Google
This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project
to make the world's bocks discoverablc online.
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover.
Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the
publisher to a library and finally to you.
Usage guidelines
Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying.
We also ask that you:
+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for
Personal, non-commercial purposes.
+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.
+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.
+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe.
About Google Book Search
Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web
at|http: //books. google .com/l
Google
A propos de ce livre
Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression
"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.
Consignes d'utilisation
Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:
+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère.
A propos du service Google Recherche de Livres
En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adressefhttp: //book s .google . coïrïl
p^ss:^.
ÉTUDE
SUR
LES ORIGINES ET LA NATURE
uu
ZOHAR
MUk (l'iioe Éde sur l'histoire de )a Kabbale
PAH
S. KARPPE
Docteur èi-lettrcti.
(OAllOSTHÈRBS.)
PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE ET C"
108, Boulevard Salnt-Oermaln, 108
1901
Tous Hroitfl réservé*.
A-
A LA MEMOIRE
DK
Ernest RENAN et James DARMESTETEI
LEUR ÉLÈVE liECONNAlSSANT.
INTKODIICTION
Rien ne peut donner une idée des conceplions étran-
ges, des hypothèses hizarres^ des extravagances mala-
dives et passionnées qui se rencontrent dans Tesprit et
sous la plume des historiens du myslicisme juif. Sous
prétexte qu'on se trouvai! devant une langue sacrée et
dans le domaine du mystère, on s'est permis tontes les
opinions.
LeR travaux antérieurs au xix« siècle ignorent ou
méconnaissent entièrement le point de vue véritable
du problème. Ils Texaminenl à la lumière d*un dogme,
soit juif, soit chréti(*n, soit même judéo-chrélien. Ils
sont animés du désir de trop judaïser (»u de Irop rhri^-
lianiser le myslicisme juif. Ils font œuvre de Ihéoluyieiis
e». non d'historiens. J'ai sous les yeux un opuscule <bî
la fin du xviii" siècle intitule ainsi : l)v ht noturr et tir.
f origine de la doctrine de rémanation rhrz les Kabbali^-
teHy ou Réponse à la question suivante proposée par la
Société d'archéologie de Casse l : Ui doctrine des Kabha-
listes touchant l émanation de toutes choses de f essence
propre de Dieu, est-elle oui ou non sortie de la philosu-
1
)
II KNTHODUCTIO.N
plue f/rca/taf'/ psiv Joh. Friedr. Kleuker. Riga, 1785 à
1786. Eh bien! les lexlcs n'y sont même pas enlre-
viis (1).
La bibliographie du mysticisme juif pourrait faire
à elle seule l'objet d'un long travail. Sans vouloir l'en-
treprendre ici, nous croyons devoir cependant indiquer
en quelques mots les qualités et les défauts essentiels,
je ne dis pas des œuvres innombrables et fastidieuses
antérieures au wx.*" siècle^ mais des œuvres de notre
1. La conuaissaiice de la Kabbale parmi les chrétiens date du
luoment de la publication de la Kabbala denudfUa. Pic de la Miran-
(lole et Heuchlin avaient, il est vrai, déjà esquissé un système de
la doctrine, mais elle demeura réellement inconnue jusqu'au jour où
Knorr V. Hosenrolh publia son œuvre en Mul. Or, \a.Kabbnla dtnu-
data ne considère dans le Zofiar que le « Livre des Mystères » et la
a (irande et la Petite Assemblée «, c'est-à-dire précisément les
parties les plus obscures.
Pour montrer combien les connaissances rcslèreiil vagues à ce
su jet, disons que Brucher,Gcic7i. d.PkiloMipkicy LMm, 1733 (IV*^ par-
tie, p. 810-17 , indique jusqu'à douze explications difTérentes des
riefiroth, explications religieuses, philosophiques, démonologiques,
astronomiques, astrologiques, physiques, logiques, arithmétiques,
méthodologiques, alchimiques, politiques, messianii^ues.
Si la Kahhala denudata mettait les chrétiens peu v.n rapport
avec !<' texte, elle donnait en revanche beaucoup d'extraits des
comnienlaleurs. Luria, Corduera, Irira, (failleurs assez, mal enten-
dus. C'est à lra>ers le prisme de ces commentaires que la Kab-
bale se présonla d'abord au monde chrétien La plupart des chré-
tiens (^ui s'en occupèrent distinguaient la Kabbale pure et impure^
mais naturellement ils rejetaient comme impure tout ce qui était
en contradiction avec les dogmes chrétiens, voir par exemple Peter
Speeth Syrbius dans sa Diss, de origine atheismi ; Peter Béer, Gesch, d,
Jud. , notamment la2* partie ; Freystadt,Ka66a/i'mu5 undPantheismus,
etc. Même des savants juifs tels que Ribasch, Ghaym Vital éta-
blirent la mémo distinction.
tNTIiODUCTION 111
sifecle qui, les prenlièrei^^OAt posé le problème et préparé
sa solution.
Avec l'apparition de la Kabbale de Ad. Franck, This-
toire du mysticisme juif entre ÛAM une phase nouvelle,
véritablement critique et scieutiflqae. La manière dont
Franck a mis le problème en lumière, la place qu'il a
faite à la question chronologique, la méthode et Téclat
de ses analyses --quoique ihbomplèles — AxxSefrr Yezirnh
et du Zohafj les rapprochements, quoique un peu hâtifs
et défectueUi) qu'il A établis entre la Kabbale et les phi-
losophies extérieures ont jeté uu jour lumineux sur la
question et ont posé quelques-uues des prémisses do
toute recherche ultérieure.
L'érudition du travail de Joël, La philosophie reli-
gieuse du Zohar, très substaulielle, l'exposition 1res
serrée de la métaphysique du Zohar, vue, il est vrai, à
travers un trop grand ^ubjectivisme juif, la discussion
critique à laquelle il soumet chacuU des points de la
conception de Franck, donnent à son ouvrage un double
mérite : celui de mieux faire comprendre son prédéces-
seur, et celui d'éclairer par rdntithëse non pas la ques-
tion chronologique sUr laquelle ils sont à peu près d'ac-
cord, mais le fond eëseUtiel de là conception kabbalisti-
que.
Mais ces deux ouvrages, les plus remarquables et les
plus complets qui aient paru jusqu'à ce jour, ont, à notre
avis, de grandes lacunes. Us limitent arbitrairement le
problème et l'étudient sous uU angle très particulier ;
ils embrassent, eh effet, dans le mot Kabbale tout le mys-
ticisme jqif. Or, c'est là précisément que git le nœud de
la question. Il s*agit de savoir à quel moment le mysti-
IV tNTRODUCtION
cisme juif prend le nom de Kabbala.Ei ce n'est pas seu-
lement, une question de dénomination : il y a plus. Il
s'agit de distinguer le mysticisme juif, tel qu'il apparaît
à ses origines et dans les premiers temps de son déve-
loppement, d'avec le mysticisme ultérieur^ tel que Tont
façonné Tépoque gaonique (1) et le moyen âge. Cette
distinction essentielle, capitale, dans un travail sur le
mysticisme juif, ne se rencontre ni chez Franck, ni chez
•Tool. Il leur était loisible de ne s'occuper que de la Kab-
bale proprement dite, mais il fallait alors nettement
circonscrire le champ et ne pas créer une confusion en
présentant cette Kabbale comme étant tout le domaine
du mysticisme juif.
De plus, dans ce champ restreint de laKabbale propre-
ment dite, ils ne portent leurs elTorts que sur quelques
points, Franck sur le Sefer Yezirah et le Zohar, Joël
surtout sur ce dernier. Or la Kabbale est représentée
par bien autre chose. Le Sefer Yezirah n'est qu'un des
multiples jalons de la route qui aboutit au Zohar. On
pouvait faire du Zohar, en tant qu'aboutissement de la
Kabbale, le centre des recherches, mais le choix du Sefer
Yezirah comme élément préparatoire était arbitraire; il
n'avait pas plus de droit à cet honneur que tel autre ou-
vraî4:c comme le Bahir ou leMassechelh Azilnth, etc. Il n'v
1. On appelle gaonim les docteurs qui suivirent ceux qui assis-
tèrent à la clôture et la rédaction du Talmud, c'est-à-dire les
héritiers des Amoraïm et des Saboraîm.
Chefs des académies de Soura et Poumbedita, ils dirigèrent
jusqu*à la 6n du \« siècle, à côté et souvent contre Texilarque, les
destinées intellectuelles et morales des Juifs, non seulement de
Itahvlonic mais de tous les pays.
INTRODUCTION V
a pas ià seulement un défaut de méthode, il y a une erreur
fondamentale, qui fait du Se fer Yezirah un aboutissant
digne d*étre mis en balance avec le Zohar. Franck va
même jusqu'à établir entre l'un et Taulre un lien ima-
ginaire; il prétend, déjà dans le Sefer Yezirah, trouver
Tunité de substance et l'émanation. Sans doule le Sefer
Yezirah est entré dans le courant qui conduit au Zohar,
mais pas plus que telle autre œuvre. Donc^ ou bien il
fallait se contenter de considérer le Xohar qui est, en
elfet, comme le canon kabbalistique, ou bien il fallait
étudier la totalité des œuvres préparatoires qui ont
abouti au Zohar,
Un autre tort de ces historiens et de presque tous les
historiens de la Kabbale est de Tavoir considérée comme
l'expression d*un système dont Tuniformité et l'homo-
généité ne seraient troublées par aucune doctrine hété-
rogène. Ils ont bien vu que la doctrine était présentée
par pièces et morceaux, et en quelque sorte à la lisière
des textes sacrés en général, et du Pentateuque en par-
ticulier; mais ils n*en ont pas moins admis à la base une
conception harmonieuse, élaborée d'un coup et comme
jaillissant tout armée du cerveau d'un homme ou des
spéculations d'une école. Franck reconnaît bien l'inéga-
lité de style du Zohar ^ le défaut d'unité dans l'exposition ,
la méthode et les pensées de détail, mais non pas dans
l'ensemble. Pour lui l'émanation est écrite à chaque
page de l'œuvre des Kabbalistes. Pour Joël, rien ne
marque clairement que les Kabbalistes aient pensé à
l'émanation et toute leur œuvre est uniformément d'ac-
cord avec la doctrine juive traditionnelle. D'autres y ont
VU pn platonisme ou plutôt un néo-platonisme d'ui^e
VI INTRODUCTION
seule teneur, d'autres encore un néo-pythagorisme très
complet, pour ne pas pftrler 4© oeux qui y'oat vu une
doctrine préparatoire du christianisme ou même une
gnose juive.
Les historiens qui n'oqt pas été troublés par la vision
préalable et partiale d'un système préconçu ont eu le
torl de no voir dans la Kabbale qu'un côté métaphysique.
La métaphysique tient assurément une grande place
dans le mysticisme juif ; mais ce n'est pas au détriment
de beaucoup d'autres éléments. Il convient que ces élé«
ments soient démêlés du reste et étudiés pour eux-
mêmes. Comme il s'esl agi de mysticisme, on a encore
une fois voulu à toute force que tQut fût mystique; et
comme la métaphysique est la scienee la plus abstraite
et par conséquent la plus mystérieuse, on a voulu que
tout fût métaphysique, ou au moins on a cru que les élé-
ments métaphysiques étaient seuls dignes d'être tenus
sous le regard de l'historien. Je ne vois pas non plus
apparaître chez presque aucun des historiens du mysti-
cisme juif, ou plutôt de la Kabbale — puisque la plupart
se portent vers elle» — en quoi ce mysticisme est vérita-
hlemeiiijuif, où est en lui la caractéristique, l'empreinte
de l'esprit juif, comment la doctrine hétérogène a laissé
une partie d'elle-même en passant par ce qu'on pourrait
appeler le verre coloré du judaïsme, comment l'esprit
juif n'a pas simplement subi la doctrine étrangère,
comment il l'a dominée autant qu'il en à été dominé,
comment le fond juif est souvent demeuré sous la greffe
étrangère pratiquée sur lui.
On n'a pas non plus assez tenu compte de la manière
particulière dont l'Orient en général, les Juifs en parti-
TNTRonrnTiON vri
culier ont conçu racquiesceineiil à une doclrino, l'expo-
sition de celte doctrine dans un livre et d'une manière
générale, la production d*une œuvre intellecluelle.
UOrienl n'a jamais eu Vidée de ce que peut Hroi un
système harmonieux, uniforme, homogcVne. Chaque idée
partielle ou chaque groupe d'idées y est examiné on soi,
et si elles s'imposent à l'esprit, si mAmo elles n'ont que
la vraisemblance pour elles, ellessont jointes sans ordn^
sans classement, aux idées déjà reçues. Il se forme ainsi
un amas, une juxtaposition d'idées, de doctrines, qui
jurent parfois de se trouver ensemble, mais dont la pré-
sence simultanée ne choque pas l'Oriental, parce qu'elles
jouissent toutes du même prestige, qui s'attache, à ses
yeux, à toute production delà pensée. Là est le secret de
cette littérature anonyme qui abonde particulièrem<Mit
chez les Juifs : de là sort la Bible, le Talmud, le mvsli-
cisme juif.
Dans ce rapide examen des œuvres les plus récentes
sur le mysticisme juif, quelques historiens méritent une
place à part. Landauer, le premier, a vu et présenté la
question sous son aspect véritablement historique et
critique. Dans les notes posthumes Orient. ^845, Lilbl,
no" 13, 44, 15, 16 sqq., 31 sq., il ébauche une analyse
des éléments constitutifs de la Kabbale ; mais ce ne soûl
que des notes décousues, jetées au hasard et qui n'étaient
dans son esprit qu'une base très imparfaite d'un travail
ultérieur. D'ailleurs^ lui aussi limite le domaine de ses
recherches à ce qu'on pourrait appeler l'œuvre zohari-
lique proprement dite. Rien ou presque rien de la dis-
tinction préalable et indispensable entre le mysticisme
juif et la Kabbale.
vin INTROhl iTTON
Quelques arlicles de Gnilz [Bespreckuny des Geiyer-
sches Lesebîiches zur Mischna), son opuscule Gnosticis-
mus und Jude?Uhum, quelques monographies (passim),
et les notes qui figurent à la lin du tome YII de son
Histoire des Juifs jettent quelques clarlés sur celte dis-
tinction.
Il serait injuste de ne pas mentionner les monogra-
phies assez nombreuses, quoique assez confuses, et pas
toujours dûment fondées, de Jellinek dans ses Beilrth/e
zur Geschichle der Kabbala,
Rappelons aussi une analyse très serrée du Zoharpa,r
Ignatius Stern(i) parue dans la Zeitschrift ben Charui-
nya\ « Versuch einer umstândiichen Analyse des Zo-
har. », Jahrg. 1, i858, 3, 260 sqq. ; Jahrg. Il, i8:i9, s.
Ki sqq. ; Jahrg. 111,1 sqq.
En résumé, il n'exisle sur la q.ioslion du mysticism<»
juif que des monographies visant surtout le Sepher
Yezlrnh el le Zo/t<//*. Quelques-unes en Irèspolil nombre
étendent la question, mais il n'existe pas de travail
d'ens(»mble prenant le myslicismj juif à ses origines
autaut que ces origines se décèlent, le suivant pas à |>as,
jusqu'à la clôture de la Kabbale tbéoriquts j'entends le
/ohar\2).
Nous n'avons certes pas la prétention dt* résouilre
délinitivcmeut le problème du mysticif.me juif. Mais
1. Je tiens à remercier ici le docteur l.ue\^e, rabbin de Szofredin,
qui a birn voulu me confler les notes posthumes d'ignatius Sleni,
particulièrement l*ébauche du dictionnaire que ce dernier a fait du
Zohar. J'en ai fait largement profit.
2. Jellinek a formulé le projet de ce travail synthétique ; il a
m<^me jeté au hasard quelques pierros de rédifice; la mort ne lui
il^|)a^ laissé le temps d'achever son œuvre.
nous voudrions éclairer le sens véritable de ce mysli-
cisme, ce qu'il est sous sa forme première, en quoi il
est loin d'être alors la Kabbale proprement iiite, com-
ment il se transforme ; quels éléments nouveaux il
reçoit au cours de son développement, comment ces
éléments s'appliquent sur le fond primordial, comment
tout ce que la diversité des temps a apporté va se ra-
masser pour aboutir à ce produit étrange, je dirai pres-
que ce précipité, qu'on appelle le Zoliar, comment enfin
les lois qui ont présidé au développement de l'esprit
juif et de la littérature juive en général trouvent une
nouvelle application dans Thistoire du mysticisme.
Notre but, en un mol, est de présenter en un tableau
d^ensemble Tbintoire du mysticisme juif sans restreindre
le sens et la portée de ce mot à la Kabbale et en faisant
à cette dernière la place que lui assigne la critique.
Nous voulous appliquer à cette histoire les règles qui
président à toute étude historique, sans nous préoccu-
per de savoir si le résultat de nos recherches favorisera
telle ou telle conception.
lin cette question du mysticisme l'historien doit éln^
plus circonspect qu'en tout autre ordre de recherches.
Le mysticisme soulève dans l'Ame humaine les ten-
dances les moins rationnelles, celles qui sont le plus
portées à se répandre inconsidérément au dehors. Celui
qui l'étudié n'est que trop tenté de donner carrière à ses
facultés intuitives et de trahir la froide raison, l^uis le
mysticisme juif en particulier est si étroitement appa-
renté à la religion qu'il faut mettre une double garde à
la frontière de Tune et de Tatilre, sous peine de voir se
troubler la ligne (je démarcation nécessaire à l'histoire
véritable.
X INTRODUCTION
Daus cfîl essai de syiilhèso deux méthodes s*offrent à
nous : celle qu'on pourrait appeler la méthqde logique
et celle qu'on pourrait appeler la méthode chronologique.
D'une part, nous pouvons aborder d'emblée la doctrine
à laquelle le mysticisme juif a nbouti au cours du
xnr siècle, en analyser les éléments, prendre chaque
élément à part, en chercher la première apparition au
sein du judaïsme et en suivre les transformations in-
sensibles jusqu'à sa fixation dans la littérature zohariti-
que. D'autre part nous pouvons, sans dès l'abord tenir
compte de la forme zoharitique du mysticisme juif, con-
sidérer l'ensemble de la doctrine telle que chaque &ge
la constitue. La première de ces méthodes a quelque
quelque chose de factice ; elle implique que tous les
éléments sont nettement tranchés dans le Zohar et que
les produits antérieurs qui sont en quelque sorte venus
s*y précipiter, sont restés séparés les uns des autres ; elle
implique aussi que toute la substance antérieure est
entrée dans le Zohar et que réciproquement le Zohar
ne contient pas autre chose; elle implique une tradition
sure, ininterrompue entre une forme de mysticisme et
la forme suivante : tous points qui ne sont pas démon-
trés ; enHn elle a quelque chose de tranché, d'abstrait,
do pou conforme à la réalité. Nous préférerons donc
Tantro méthode. Nous exposerons les formes de la doc-
trine mystique toiles que chaque époque les révèle, sauf
à voir s'il v a connexité entre les diverses formes.
CHAPITRE I-
Les sources de Thistoire du mysticisme
jxiif.
Les sources auxquelles on peut el doit puiser Thistoire
du mysticisme juif sont avant loul «les sources directes.
Nous ne cherchons pas dans ce travail à caractériser
le mysticisme de Tépoque biblique. Ce mysticisme —
s'il a existé — n'apparaît pas, je veux dire que rien no
marque clairement Texislence de doctrines occultes en-
tretenues et développées à l'ombre el on marge de la n»-
ligion. La Bible est précisément le contraire d'un livre
mystique, j'entends que les causes qui lui ont donné le
jour sont les causes destnicliv(»s do loule doctrine mys-
térieuse; s'il est permis de jeter un regard dans la brume
qui enveloppe l'origine de la Bible, il apparaît que la
tendance des écrivains bibliques est de sortir du mystère,
de formuler une loi sociale, morale, politique et philo-
sophique qui détermine avec force et clarté toute la vie
intellectuelle et matérielle de ceux qui s'v soumettent.
Chez les peuples ambiants, dans l'Kgypte et dans la
Chaldée, le mysticisme était précisément le grand apa-
nage, la grande arme de Taristocratie sacerdotale et po-
litique. On sait, par exemple, que depuis une antiquité
reculée, le monothéisme était la doctrine occulte des
prêtres d'Osiris et que le polythéisme el les mythes
n'étaient qu'un tissu brillant destiné à voiler au peuple
les vérités philosophiques qui auraient fait sa force; chez
les Chaldéens aussi^ on ne Ta pas assez remarqué; la
hiérarchie théistique s'achemine de bas eu haut vers nu
2 us SOIIKOES DF. l'mISTOIRK DU MYSTK.lSMIi JUIf
monothéisme concentré en Bel-Marduk, eh bien, l'œuvre
des prophètes juifs qui se concrétise autour de Moïse, et
Tœuvre des écrivains, ses successeurs, est, à nos yeux,
une œuvre de démocratisation anti-mystique. Plus de
privilèges de doctrines secrètes, mais la révélation dans
le plein ciel, du haut du Sinaï ; plus de doubles doctrines,
dont Tune, faite pour les prêtres et l'autre pour le peuple,
mais raffirmation d'une doctrine monothéiste homogène.
Cela ne veut pas dire que la doctrine religieuse antérieure
au monothéisme n'ait piEis laissé sa trace, et qu'il n'y ait
pas, sous la couche nouvelle, des couches anciennes que
nous pouvons rechercher. Voici ce que j'écrivais (qu'on
me permette celte citation), dans le Journal asiatique^
(n'' de janvier-février 1897) : « La Bible, dans ce qu'elle
a de plus primitif, de plus conforme au génie du peuple
qui l'a faite, doit être l'objet d'une comparaison suivie
avec les conceptions primitives des Assyro-Babyloniens,
et le travail qui a été si fécond pour la philologie indo-
européenne peut-il être tenté pour la philologie sémi-
tique? Les hommes qui ont fait la Bible et les hommes
qui ont laissé la plupart des textes cunéiformes que nous
possédons appartiennent bien à la même famille. A
l'heure des divisions ethniques, chaque groupe destiné
à un développement particulier a pu emporter un fonds
de traditions identiques revêtues d'une forme identique,
c'est-à-dire une mythique et une poétique communes.
Quelles que soient les transformations opérées dans la
suite de l'histoire d'un peuple, l'antique empreinte ne
s'eiïace jamais complètement. » Mais cette recherche
n'est pas notre objet. Rlle implique, d'ailleurs, la science
sémitique comparée, œuvre vaste et féconde, appuyée à
la fois sur l'pgyptologieet Tassyriologie. Four nous, qui
cherchons l'origine de ce qui deviendra le Zohar, l'étude
des idées bibliques ou sous-en^endues pa(* la 6ible n'est
LES >OrR<:F.> IIE LIIISTOIRL M MY-M«:i>MK JUI *»
pas directement nécessaire. maisThistoiro du mysticisme
altérieur qui nous occupe, l'élude de la Bible est indis-
pensable, parce que la Bible a été le point d*appui dont
chaque âge s'est réclamé.
Il faut ajouter que la Bible n'est pas l'expression adé-
quate de Tépoque biblique. L'image de cette époque
ne s*y reflète qu'imparfaitement, suivant le hasard et le
caprice des traditions; réciproquement, elle contient un
certain nombre d'idées post-bibliques. Pour ne tenir
compte que des résultats les plus assurés de la critique
moderne, plusieurs livres du Pentateuque, tout Ézéc/nel,
le Deutéro-haïe, Daniel et d'autres écrits prophétiques,
de nombreux Psaumes, VEcclésiaste portent incontesta-
blement l'empreinte d'un temps postérieur à Texil. Ces
œuvresne peuvent doncètre consultées qu'en tant qu'elles
ont conservé et fixé des traditions postérieures. Il faut
donc appliquer à la lecture de la Bible la méthode
historique et critique telle que la seconde moitié de ce
siècle Ta constituée.
Pour le mysticisme juif au cours de Tépoque babylo-
nienne, perse, et jusqu'aux environs de l'ère chrétienne,
les parties bibliques de Tépoque et les apocryphes doi-
vent donc ^tre mis à contribution. Les apocryphes n'ont
pas été jugés dignes de figurer dans le canon, parce (Qu'ils
contiennent des idées non tout i\ fait conformes k ce que
l'on avait cru être la doctrine biblique. Mais précisément
parce que les apocryphes furent traités comme des
œuvres hétérodoxes, ils purent devenir et devinrent eu
effet le refuge de toutes les idées étrangères et extérieures
à la doctrine pure. Comme leur caractère hérétique n'en-
tachait en rien le canon, puisqu'ils n'y Figuraient pas,
les conceptions les plus hardies s'y donnèrent carri(>r(\
Nous dirions volontiers que les apocryphes sont eu
quelque sorte une bible gnosliquc. A nous, qui cherchons
4 LliS SOUHCKS DK LUlSTOlUt: DU MYSTlCISMIi JUIK
feous lo dogmatisme officiel et convenu les idées occultes,
ils peuvent être d'un grand secours.
Les documents assyriens — y compris ceux de Tépoque
persane — déjà féconds en renseignements pour Tépoquc
biblique, le sont aussi pour Tépoque suivante, et cela
est vrai encore de toutes les sources de comparaison
authentiques du monde sémitique.
Mais la source la plus abondante pour les deux ou
trois siècles qui précèdent Tère chrétienne, pour les
siècles qui la suivent, est la littérature talmudique, à sa-
voir : la Misc/iruij les Beraïtoty le Talmud proprement
dit, les Midraschim,
Nous répéterons ici ce que nous avons dit à propos
des sources bibliques. Il faut nettement dégager l'examen
de la littérature lalmudique des commentaires, notam-
ment de Técole de Raschi et des Tosefot sous l'égide
desquelles on a rhabitude de la lire. Les commentateurs
interprètent trop souvent le texte à travers les idées de
leur temps. 11 est permis néanmoins de se servir des
explications traditionnelles que les commentateurs ont
recueillies et conservées, pourvu que la traditionsoit sûre.
On sait que la Mischna est le code officiel tel que Ta
rédigé Juda le Saint, en éliminant tout ce qui ne lui
semblait pas tout à fait congruant avec la doctrine juive
traditionnelle. Consacrée presque exclusivement aux
questions de droit, elle ne nous peut servir qu'en tant
que le mysticisme a agi sur l'ensemble du code et ses
articles partiels.
Mais parmi les lois et propositions que Juda le Saint
a écartées du canon mischnaïtique, il en est beaucoup
qui, vu précisément leur caractère hétérodoxe, ont pour
nous un intérêt particulier. Ce sont les Berattot (delà
racine bar, en dehors). Ce sont en quelque sorte les
apocryphes de la Mischna. Exclus du code théorique
Les sources de l'histoire bu mysticisme juif 5
proprement dit, ils reparaissent dans les discussions,
auxquelles Tinterprétation du code a donné lieu dans
les écoles de Palestine et de Babylonie. Les Berattot
sont à la Mischna ce que la doctrine mystique tout en-
tière est à la doctrine dogmatique reçue, une porte ou-
verte aux conceptions qui ne pouvaient accepter les
limites étroites dans lesquelles une école, quelle quelle
soit, voulait enfermer la pensée juive.
Par le Talmud proprement dit, j'entends le commen-
taire du code sous forme de Halachah ou Questions
juridiques et Haggadah ou Questions d*homilétique et
morales. La Halachah^ quoique surtout réservée aux
discussions techniques, nous intéresse en tant que les
idées hétérogènes ont pu agir sur elle et réciproque-
ment. Le désir de réprimer ou de favoriser l'éclosion du
mysticisme a inspiré la création de certaines lois; cer-
taines propositions règlent le mode de transmission des
idées mystiques. Mais c'est surtout la Haggadah qui est
devenu le grand asile et, pour ainsi dire, le déversoir de
tout ce qui n'a pu trouver place ailleurs. Là se présente
à nous le mélange le plus discordant de toutes les philo-
sophies et de toutes les sciences. Ce qui n'a pu se presser
dans le cadre de la Haggadah a pris son refuge dans ce
ce qui en est la suite et le développement : les Midraschim.
Bien que la chronologie des idées émises dans le Tal-
mud soit très flottante, môme lorsque les traditions sont
associées à certains noms, les erreurs que nous pouvons
commettre ont une limite, la limite même qui marque
la clôture définitive du Talmud, c'est-à-dire environ
500 après J.-C. Pour ce qui est des Midraschim il nous
faut procéder avec une grande prudence. La plus grande
confusion règne dans leur ordre chronologique. Beau-
coup d'entre eux sont l'expression d'idées postérieures
à l'époque talmudique, souvent postérieures à Tappari-
6 LKS SOIRCES DE L*111ST0ÎRE DU MYSTICISME 4U1K
tion du Sefer Yezirah lui-même. La critique chronolo-
gique des Midraschim resie à faire. Ce n'est pas noire
objel. Nous n* avons pu que nous appuyer sur les résul-
tats les plus solides.
Pour le mysticisme de Tépoque gaonique nous avons
en premier lieu les œuvres mystiques elles-mêmes ré-
digées en langue hébraïque. Une grande obscurité plane
Kur les titres véritables et la teneur précise de ces œuvres.
Nous en possédons de nombreux fragments, sans que
nous sachions s'ils appartiennent au même ouvrage ou
à des ouvrages distincts. Une classification s^imposait;
nous avons essayé de la faire.
A partir de Tépoque gaonique les Juifs, dispersés à
travers le monde, établissent entre eux une union intel-
lectuelle et morale. De nombreuses correspondances
s'échangent de communautés à communautés et parti-
culièrement de docteurs à docteurs. On s'interpelle, on
se questionne, on se consulte par lettres. Certains doc-
leurs réputés pour leur science des Écritures et du Tal-
mu(l sont littéralement assaillis par les Juifs de tous les
pays qui attendent d'eux Téclaircissemenl d'un problème
théorique ou un conseil pratique. De là cette quantité
de Quaestiones et Responsa (n'ï^lirn m^Kir) qui sont une
mine féconde pour Thislorien du mysticisme juif, parce
qu'elles sont en quelque sorte la discussion critique <lu
monde juif. Quoique ces Responsa proviennent pour la
plupart de docteurs restés dans la ligne traditionnelle et
orthodoxe, leur hostilité ou leur acquiescement aux
idées mystiques sont également instructifs.
Les historiens et les philosophes arabes sont consultés
avec fruit sur cette époque. A partir du moment où
l'islamisme entre dans la voie scientifique et scolastique,
les idées arabes et les idées juives suivent une marche
parallèle. Non seulement les unes éclairent les autres,
LES SOURCES DE L HISTOIRE DU MYSTICISME JUIF 7
mais encore ceilains liislorieus arabes ont consacré une
élude spéciale à l'histoire des idées juives.
Pour Tépoque suivante cl celle de la Kabbale propre-
ment dite jusqu'à la fin du xiiic siècle, rien ne peut rem-
placer Tétude des œuvres mystiques même. Un certain
nombre d'entre elles sont éditées. Beaucoup et en plus
grand nombre n'existent qu*à Tétat de manuscrit.
La collection de manuscrits la plus remarquable est
celle de la Bibliothèque de Munich, originairement la
propriété d'un savant nommé Joh. Albert Widmanstadt.
Né au commencement du xvi* siècle, à Nellingen, en
Wurtemberg, il étudia à Tubingen, sous la direction de
Reuchliu, voyagea beaucoup en Angleterre et en Italie,
devint en iS38 le chargé d'allaires de TËlecteur de Ba-
vière. Dans la suite il renonce à la vie publique, pour se
livrer à Tétude. il fut le premier éditeur de la traduc-
tion syriaque du Nouveau Testament d'après deux ma-
nuscrits nestoriens. Après avoir beaucoup écrit, sur la
grammaire syriaque, sur le Coran, il se mit à Tétude du
Zohar avec une telle ardeur qu'il put mettre bientôt en
marge de son manuscrit un très beau commentaire.
Pendant son séjour à Rome et d'antres villes dltalie, il
réunit les manuscrits hébreux, on fil copier d'autres, en
reçut en cadeau du cardinal /ligydc de Viterbc. Il visait
surtout à réunir des manuscrits kabbalistiques; il y
réussit pleinement. Il y a là ù iVIunich 313 codices qui
contiennent plus de 1.000 manuscrits, tous de contenu
médical ou kabbalistique.
Ce qui préoccupait surtout Widmanstadt c'était le côté
théurgique de la Kabbale. Aussi ces manuscrits appor-
tent-ils peu de lumière à Thistoire de la Kabbale spécu-^
lative ; en revanche, ils éclairent toute l'histoire de la
Kabbale après le Zohar et, par contre-coup, le Zohar
lui-même.
m
8 LES SOUHGKâ DE L'HISTOIRE DU MYSTlGISMl!; JUIF
Après celte collection, mais bien après, viennent celle
(lu Vatican, celle de la Bibliothèque nationale de Paris,
la collection Opt)enhcim à Oxford, la collection de Rossi
à Parme.
A côté des œuvres mystiques proprement dites, il y a
des traces de ces œuvres dans des ouvrages d'un autre
ordre. Beaucoup de traductions et de commentaires de
rKcrilure, quoique n'émanant pas d'adeples du mysti-
cisme, ont subi rinfluence de la doctrine. Il en est de
môme pour les innombrables travaux dont le Talmud a
été Tobjet. Il est telle interprétation de Naclimaniou de
Raschi, qui éclaire une conception demeurée obscure
dans Tœuvre où elle est apparue pour la première fois.
Les écrivains juifs, qui ont touché tant soit peu au
mysticisme et mèiiie ceux qui n*y ont pas louché du
tout, seront consultés avec fruit. La doctrine mystique
a pris du xi*" au xiv*" siècle une telle extension, que peu
d'esprits l'ont côtoyée sans y laisser quelque chose d'eux-
mêmes. Les plus purs rationalistes même, comme
Saadyah et Maïmonide par exemple, doivent être étudiés
et dans les parties de leurs œuvres nettement hostiles à
la doctrine et dans celles où le rationalisme est légère-
ment teinté de mysticisme.
Ce que nous avons dit des liesponsa do la période
précédente demeure vrai pour celle-ci.
Il faut user, mais avec une extrême réserve, des com-
mentateurs kabbalistiques postérieurs à la clôture du
Zohar. Ils procèdent à Tégard de la Kabbale de l'âge
classique, comme la Kabbale a procédé à Tégard de la
doctrine des Ages précédents, comme les traductions et
commentaires de chaque époque ont procédé à Tégard
de Tépoquc antérieure, j'onlenris qu'ils introduisent
dans la Kabbale des doctrines de leur temps. Or, après
le Zohar, la Kabbale décline rapidement, sous le nom de
LES SOURCES DE L^UISTOJKK DU MYSTICISME JUIF 9
Kabbale pratique, en uue espèce de thaumaturgie extra-
vagante et puérile. Elle peut être pour elle-même Tobjet
dune étude, mais ne doit pas être prise au sérieux quand
elle se donne comme Finterprétalion de la Kabbale.
Ainsi Louria par exemple (1534-1572), un des plus dan-
gereux de ses commentateurs, considère le Zohar comme
un tout logique et systématique dans lequel un élément
appelle et attend Tautre, et sa conception a déterminé
celle de presque tous les historiens de la Kabbale.
11 faut être encore plus circonspect devant les nom-
breux travaux juifs et chrétiens apparus entre le w'' et
XIX* siècle. Les premiers ratiocinent déplus en plus sur
les données antérieures et les faussent; les seconds ont
le grand tort de n'aller que rarement aux textes mêmes,
mais de tirer leurs connaissances de seconde ou de troi-
sième main; ils sont en outre presque tous dominés par
ridée préconçue de trouver dans la Kabbale l'expression
du christianisme.
CHAPITRE II
Considérations générales sur le
mysticisme juif.
Il faul avanl tout distinguer le mysticisme juif du
mysticisme en général.
L'histoire des idées n'est que Thistoire des luttes entre
les deux éléments de la nature humaine, entre l'élément
rationnel et Télémenl irrationnel, entre ce qui est com-
mun et égal chez tous et ce qui constitue le mot propre-
ment dit, entre la réflexion et Fintuition. C'est en quel-
que sorte la lutte entre Tespritet le cœur de rhumanité,
Tesprit qui répond aux problèmes, en suivant la longue
chaîne des inductions et des déductions, et le cœur qui,
supprimant tout intermédiaire, s*élance d*un bond vers
ce dont il a besoin; l'esprit qui compare, juge, con-
clut et le cœur qui frémit, croit, aime. Suivant que dans
un homme ou dans une époque c'est Tun ou Fautre de
ces éléments qui prédomine, cet homme ou cette époque
sont mystiques ou ne sont pas mystiques. Le mysti-
cisme apparaît donc dans son acception la plus générale
comme une expression de la foi, comme une hypertro-
phie de la foi, comme une opposition de la foi à la rai-
son, comme une revanche de la foi sur la science.
Eh bien ! le mysticisme juif est précisément — et c'est
la marque distinctive que nous lui trouvons — le con-
traire du mysticisme ordinaire : il est une revanche de
la science sur la foi.
Le monothéisme est rosseuce de la philosophie rcii-
CONSIDÉRATIONS titlNKRALES SIR f.K MYSTICISME JUIF I l
gieuse des Juifs, à Torigine sous une forme Ihéoriquc
et admise chezrélite seulement, puis après par la grande
masse elle-même. Ce monothéisme élève Dieu à une
telle hauteur au-dessus de Thommo, que tendre vers lui
sous une forme quelconque est un sacrilège. L*humble
créature esl à Tégard du Créateur « comme un vase en-
tre les mains du polier ». Celle conception présente, il
est vrai, l'homme comme « créé k l'image de Dieu » ;
mais les besoins^ les rigueurs du monothéisme, les (fan-
gers que le polythéisme ambiant lui faisait courir, firent
passer celle conception au second plan, pour mettre
hors d'atteinte le Dieu un, pour sauvegarder sa solitaire
et sublime majesté. Les traditions légendaires voulurent
que Dieu eut défendu à Thomme de toucher à « l'arbre
de science ». Dieu seul est omniscient, Dieu seul sait
vraiment ; vouloir savoir est un empiétement sur sa
puissance. « Les choses cachées appartiennent à Jalivé
notre Dieu et les choses révélées sont à nous >» [DeifL
89,28). Chez d'autres peuples, les (irecs par exemple Ja
réflexion, dès qu'elle prend conscience d'elle-même, si»
porte librement sur l'objet qu'elle vent ; pour les Juifs dt»
Tépoque biblique toute rechercht» subjective» dans le
domaine de la philosophie religieuse est une forme iPat-
tentât contre Dieu.
Or, l'homme ne renonce pas ainsi à satisfaire l'ins-
tinct de curiosité scientifique qu'il porte au fond de lui-
même. C'est ici que l'esprit juif prit r>on refuge dans le
mysticisme. Le mysticisme lui servit à légitimer la
science sans porter atteinte à la foi. Sans doute il n'est
pas permis à tous de savoir, mais quelques-uns et sous
certaines conditions le peuvent. Dieu ne veut pas que la
créature lève les yeux pourlepénétrer,luietson œuvre;
mais il a des hommes, des hommes à lui, des prophètes,
puis des docteurs, puis des philosophes et des savants.
12 rONSlDÉRATIONS OKNÉRALES SUR LK MYSTICISME JUIF
H leur est permis, à eux, de soulever le pli du voile qui
couvre les choses. C'est pour eux que Dieu a déposé
au fond des paroles qu'il a révélées aux hommes uu sens
caché, ignoré de la foule, que seuls les initiés peuvent
découvrir.
Le mysticisme juif est donc, sous sa forme la plus gé-
nérale, une manifestation non avouée et inconsciente de
rinstinct d'investigation scientifique. Ce caractère pri-
mordial lui restera et toutes les formes qu'il prendra y
auront leur raison d'être.
Issu du besoin de savoir, le mysticisme juif accueil-
lera avec joie tout ce qui apaisera ce besoin. Il sera
éclectique. Il s'étendra indistinctement et confusément
sur tous les domaines de la pensée. Tout ce que la suite
des temps apportera deviendra pour lui objet de spécu-
lation, il grossira de la sorte en un amas toujours plus
désordonné de doctrines hétérogènes, où viendront se
m**lor la philosophie religieuse de la Bible, la symbo-
lique de la Haggadah et du Midrasch, le folklore baby-
loni<»n et la doctrine perse, des reflets des premiers
philosophes grecs, comme Platon, Ari8lote,Pytliagore et
d'autres, des débris d'alexandrinisme , notamment du
néo-pylhagorisme et du néo-platonisme, des concep-
tions gnostiques judéo-chrétiennes et chrétiennes, de
la scolastique arabe et de la scolastique chrétienne,
des notions venues on ne sait d'où et des superstitions
populaires du moyen-âge, de l'alchimie et de l'astrolo-
gie, de la littérature et de la poésie, des contes et des
fables, tout cela juxtaposé et non fondu, tout cela dé-
marqué à travers la suite des siècles et l'incertitude des
traditions orales. Si, prenant les œuvres, expression de
toutes ces idées,on en avait arraché les feuillets un à un
et qu'on eût brouillé le tout, on n'aurait pas pu produire
une confusion plus grande. Au xiir siècle, on pourra
CONSlDI%RATIONS GÊNKRALFS SIR LE MYSTICISME JliP 13
croire un instant qu'il va s'opérer au sein du mysticisme
juif, un groupement par écoles ; il y apparaît comme un
essai de systématiser les données antérieures. Mais ce
n*est là qu'une tentative éphémère. Le Zohar, bientôt
après, présentera l'œuvre la plus éclectique et la moins
systématique qui se renconire dans Thisloire de la phi-
losophie.
Issu du besoin de satisfaire la raison plus que le cœur,
lo myslirisme juif sera plus rationnel qu'inluilif, plus
spéculatif que contemplatif; il n'aura rien de celte sen-
mentalité maladive que nous trouvons ailleurs ; il ne
connaîtra pas, en général, les ravissements, les extases
voluptueuses, les élans d'amour exalté, les soupirs et
les larmes d'une tendresse sublime et inassouvie.
Alimenté par le contact de la pensée juive et de la
pensée non juive, le mysticisme juif variera dans son
caractère fondamental. Suivant que Tune ou l'autre
l'emportera, il se rapprochera de la doctrine orthodoxe
ou des conceptions hétérodoxes. Les vicissitudes du
nationalisme pèseront sur lui. L'élément prédominant
décidera aussi des alternatives de succès et de revers
qu'il aura auprès des Juifs. Son élaboration restera tou-
jours l'apanage de quelques-uns, mais son influence
auprès de la masse sera en raison directe de son rappro-
chement de la doctrine reçue.
Nous avons dit que pour le monothéisme biblique
toute science attente à la puissance de Dieu. Le mysti-
cisme tendra doncà se présenter sous le vêtement le plus
humble, le plus inoiïensif; il voudra en quelque sorte s'a-
briter derrière Dieu lui-même et ses paroles: il préten-
dra ne rien inventer, mais chercher simplerpent ce que
Dieu a déposé au fond de son livre. Il se présentera de
plus en plus comme une interprétation, un commentaire
des saintes Écritures. Parce qu*il est précisément tout le
14 CONSIDÉRATIONS GÉN^KALES SIR LE MYSTICISME JUIF
contraire, il visera inconsciemment à se légitimer en se
réclamant de la Bihle. Celte prétention, timide à Tori-
gine, plus hardie aux temps gaoniques, aboutit dans
ToBUvre zoharitique à faire de toute la doctrine mys-
tique une sorte de vade-niecufn de TÉcriture et même
plus parliculièremenl du Penlateuque. Cette évolution
forntelle lui est aussi imposée par le besoin de se défen-
dre contre le dogmatisme triomphant, qui se donnait
comme Tunique dépositaire de l'interprétation tradi-
tionnelle. Dans cette évolution il n'aura pas conscience
des changements opérés eu lui, il se croira bien réelle-
ment l'interprète de rÉcrilure dans ce qu'elle a de plus
profond; il comparera TÉcriture à une mer et il s'ap-
pellera lui-même « le plongeur qui va chercher les perles
que Dieu a ensevelies dans les profondeurs de Tabîme ».
Le mysticisme juif n'est pus une simple interprétation
des textes, ni une paraphrase venant au secours de ce
qui n'y est que v«iguenienl indiqué, ni un développement
ou une extension de niols bibliques librement choisis,
car tout cela supposerait une réflexion consciente qui
n'est pas inhérente à Tesprit juif d'alors. Non ; Tesprit
juif considère Tout comme donné dans le Itvre qui est la
source de sa foi. Tout est contenu dans le mot de la
révélation. Il s'agit seulement pour lui de s'en emparer
de plus en plus, (^est autour de ce contre immuable que
chaque forme de mysticisme trace son cercle plus ou
moins étroit^ selon que le but visé est plus ou moins
lointain. Quel que soit le développement ultérieur, la
Bible demeure le document où chaque siècle puise sa
subsistance; elle est Texpression lapidaire de tout; la
suite des siècles n'a qu'à traduire ce style en une langue
courante. Juns dit avec raison que l'Écriture sainte est
considérée comme un amas de documents oi!i Ton puise
^ son gré. ftamener le présent au passé, coucher l'esprit
CONSIDKHATIONS GÉNÉRALES SUR LE MYSTICISME JUIF 15
de chaque âge daas la lettre de la Bible et, comme diseat
les docteurs, « rapiécer le vêlement usé avec des étoffes
neuves, » ou « verser dans tes vieilles outres un vin nou-
veau », c*esl le trait fondamental de l'activité juive, mais
nulle part ce trait n'est plus en relief que dans le dévelop-
pement du mysticisme, parce que lo mysticisme étant
plus éloigné de TÉcrituro, Teiïorl fait pour l'y ramener
apparaît plus visible.
Le mysticisme juif sera donc contraint à ne tenir
presque aucun compte des lois do la saine logique. Il
donnera une portée abusive au procédé qu'on appelle
Tallégorie ou Tallégorisme symbolique. La méthode
allégorique est à la base même do toute la production
intellectuelle des Juifs à partir de Toxil. C'est grûce à
elle que les Juifs de Tépoque babylonienne et perse,
tiennent en quelque sorte leurs textes sacrés à jour,
j'entends qu'ils y transportent ce que les temps nouveaux
ont apporté. On a dit quelquefois que les Juifs ont pris
le procédé allégorique aux stoïciens et que c'est par la
voie de Talexandrinisme qu'il a passé chez eux. Pré-
seutée de la sorte, cette opinion nous paraît inexacte.
L'allégorie est inhérente à Tesprit biblique. Les pro-
phètes ne parlent que par allégorie. Philon en attribuant
aux thérapeutes des livres mystiques d'une haute anti-
quité fait remonter la méthode iillégorique très loin dans
le passé. « Ils interprètent, dit-il, la loi mosaïque allégo-
riquement, persuadés qu'ils sont que les mots de cette
loi ne sont que des signes et di;s symboles des vérités
secrètes ; de plus, ils possèdent des écrits d'anciens sages,
qui, en tant que fondateurs de leur secte, leur ont laissé
beaucoup de monuments de la sagesse allégorique,
monuments qui leur servent de modèles [De vita cou-
tempLy 11,475) et ibid,: « Tinterprétalion de TÉcri-
liire saif^le ^ pour but, }^ leurs yeux, de trouver le sens
16 CONSIDÉRATIONS fiéNÉRALES SUR LE MYSTICISME JUIF
caché ésolériquo par le moyen de i^cmégorie. Car la loi
cnlièrc apparaît à ces hommes comme un être organique,
qui aurait pour corps le sens littéral, et pour àme le
sens caché. Là, Tâme rationnelle commence à voir les
mots comme dans un miroir ; elle apprend à connaître le
caractère sublime des pensées. ., à pénétrer et à éciaircir
los symboles et ainsi avoir l'invisible. » — Plu» tard
Tallégorie s'imposachaque jour davantage h eux, comme
elle s'est imposée depuis à la théologie arabe, comme
elle s'impose à tous ceux qui veulent accepter les idées
nouvelles tout enrestanttraditionnalistes. Les Juifs n'ont
donc pas eu à l'emprunter à d'autres. Mais pour ce qui
est de la portée que le mysticisme juif donna à Tallé-
gorie, les Juifs nous paraissent avoir véritablement subi
rinfluence stoïcienne. Les stoïciens étendant eux-
mêmes Tapplicotion de la méthode allégorique qu'ils
trouvèrent chez les cyniques^ s'en servirent pouradapter
îi leurs idées les mythes traditionnels: ils cherchèrent
eu eiïel ol surent trouver dans les mythes l'expression
symbolique de toute leur philosophie.
Ils ne rejetèrent pas la théologie, mais ils en firent
une expression de la physique ; ils ne nièrent pas la
religion du peuple, mais ils s'arrogèrent le droit de
l'appliquer par voie allégorique aux phénomènes de la
nature et aux idées morales. Un d'eux, Heraclite, pose
cetio définition [Alleg, Hom., 5): 5 vàp oXXa ptlv ivcpeywv
Tpcxs;, £T£pa 3i cov XsYSt TT^jiaîvwv, â';:(i)vu{jL(i>çâXXriYOp{a>^aX£TTat.
C'est ainsi qu'ils virent dans le mythe d'Héphaislos, le
feu; dans celui d'Iléra, l'air; dans celui d'Hermès, le
Logos ; c'est ainsi qu'ils affirmèrent que tout ce qui parait
indigne des dieux n'est pas à prendre à la lettre, mais
doit être considéré comme indiciiim inclusae pht/sio-
loffiae.
Les Juifs ne purent, il est vrai, tirer de Tallégorie
nONSlDÉRATÎONS GÉNÉRALES SUR LE MYSTICISME HW 17
(elle que Tcnlcadaical les sloïcicns, une applicaliori
immédiate, par cette raison que ta Bible ne contenait
pas de mythes, du moins à leurs yeux. Mais ce que les
mythes sont pour la philosophie religieuse des Grecs ^
les récits bibliques le sont pour la Bible. Les Juifs Tirent
donc pour les récits bibliques ce que les stoïciens avaient
fait pour les récits mythiques : ils les interprétèrent
comme des allégories philosophiques, morales et scien-
tifiques. Ils ne nièrent pas pour cela la valeur historique
et réelle des récits, mais ils superposèrent au sens litté-
ral, expression de la réalité, un sens caché, expression
de ridée. Le sens littéral fut appliqué aux choses du
monde sensible, le sens caché aux choses du monde
supra-sensible.
L'allégorie devint pour les Juifs un véritable genre
littéraire qu'ils désignèrent sous le nom de Midrascli.
L'analyse du mot marque clairement le sens de la chose.
La racine rfr^.vc// signifie chercher, interroger. Plus l'es-
prit juif est sensible à la perte de l'esprit prophétique,
plus il s'attache désespérément aux écrits issus de lui.
Dans la confusion d'idées nouvelles qui Tassaillent, il
ne voit d'autre moyen de sortir d'embarras que de de-
mander ses idées aux textes mêmes qui lui sont chers.
Comme autrefois le patriarche [Genhe, 2o, 22; Ex. ii\,
45) les Juifs interrogent Dieu. Ce que la vision est avant
l'exil, le Midrasch dans son acception la plus large, c'est-
à-dire l'interprétation allégorique, l'est pour l'époque
ultérieure.
Le caractère primordial du mysticisme juif est donc
qu'il existe moins par le fond que par la forme. La loi
qui présidera à son développement sera qu'il tendra de
plus en plus à être aussi mystique par sa doctrine que
par sa méthode. A mesure» que des conceptions nouvelles
étendront le champ de la pensée juive, cette pensée de-
18 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE MYSTICISME JUIF
viendra plus obscure chez les esprits intuitifs. Tout en
se jetant avidement sur toutes les idées apportées par
le flot du temps, elle deviendra en quelque sorte plus
farouche à mesure qu'elle s'éloignera de son berceau.
Elle marchera, parce qu'une force invincible l'entraîne ;
elle se portera partout, elle embrassera tout, puis quand
elle aura fait le tour de tous les systèmes et de toutes
les doctrines, elle présentera dans le Sefer Yezirah et le
Bahir d'abord, ensuite dans Técole d'Isaac l'Aveugle,
enfin et surtout dans la littérature zoliarilique, quelque
chose de si obscur qu'elle semblera avoir peur d'elle-
m^me et osera à peine balbutier son expression. Cette
peur ira jusqu'à dominer l'esprit do ses adeptes et l'es-
prit de ceux qui ne le seront pas, elle traversera toute
la décadence de la Kabbale, tout Tâge de la Kabbale
pratique; elle gagnera les non-juifs au point qu'en notre
siècle môme on ne pourra prononcer le mot de Kabbala
sans exciter presque instantanément, comme un frémis-
sement instinctif de mystérieux respect.
Le mysticisme juif est le grand refuge de toutes les
iddes nouvelles qui s'imposent à l'esprit juif,mais qui no
trouvent pas à se loger ailleurs; tout ce qui n'entrait
pas dans un cadre établi, tout ce qui ne se pliait pas ù
une rubrique, venait échoir là. Le mysticisme devient
ainsi le véhicule de la spéculation libre qui se développe
à côté du dogmatisme et en opposition avec lui. Presque
invisible aux temps bibliques, il vit sourdement à l'épo-
que talmudique, apparaît au grand jour aux temps des
gaonim\ il brille d'un bel éclat du x^' au xiii<^ siècle,
mais il demeure en marge de la doctrine officielle qui va
de la Bible au Talmud, du Talmud à Saadyah, de Saan
dvah à Maïmonide, de Maïmonide à Mendelssohn.
CHAPITRE III
Le mysticisme juif jusqu'à la clôture
du Talmud.
Baur a émis l'idée que le niyslicisnie prend toiijoiir.4
une grande force après une époque de trouble profond,
il entend qu'après un grand malheur, une calaslropho,
des guerres, le besoin de croire, d'espérer, de se ratta-
cher à quelque chose, exalte les facultés intuitives, af-
fectives, sources du mysticisme. Cette opinion trouve
une confirmation puissante dans Thisloire du mysti-
cisme juif, en ce sens que ce mysticisme prend après
I*exil une extension très marquée; mais, suivant les lois
qui lui sont propres, cette extension se fait au bénéfice
de la raison plus que de la foi. Aristote dit que, lorsque
rhomme a fait face aux exigences premières de la vie,
lorsqu'il s'est procuré les commodités de la vie quoti-
dienne, alors seulement Tesprit s'élève à la philosophie.
En effet, lorsque la vie politique et Tindépcndance
juive eurent sombré, lorsque Tunité religieuse et na-
tionale eut été brisée, les besoins supérieurs et les as-
pirations idéales cédèrent tout d'abord devant rimmeu-
sité de la douleur et Tangoisse accaparante des «ouvr-
nirs. Mais quand ce qu'on peut appeler la période de
grand deuil fut passée et que Tapaisement eut un peu
pacifié Tâmo juive, il se fil en elle un grand vide. Toutes
les aspirations que Tantique vie pratique et cultuelle
occupaient jadis se trouvèrent libres et cherchèrent un
aliment. Cet aliment, la science le leur fournit. L'acli-
'iO LK MYSTICISME JUIF JUSQU'a LA CLOTIRE Dr TALMLD
vite ne pouvant plus guère se porter sur la vie réelle,
se porta sur la vie théorique et spéculative. A partir de
l'exil jusqu'à la clôture du Talmud l'esprit juif prend
peu à peu conscience de lui-même; des doutes surgissent
(]ue le judaïsme officiel ne lève pas, des problèmes se
posent que la Bible et la scolastique talmudique sont
impuissantes à résoudre, les comment et les pourquoi
naissent qui ne se satisfont pas de la simplicité muette
(lu mosaïsme liltéral. Lïime juive suit insensiblem(*i)l
la voie qui la conduit de Tobjectivisme biblique au sub-
jectivisme du moyen-âge. Le passage de Tun à Taulre
se manifeste par une double expression, le Talmud et le
mysticisme.
Le Talmud exprime la lutte entre la prophétie et la loi,
le mysticisme exprime la lutte entre le sentiment et la
réllexion, entre la foi et la raison. Le Talmud naît du
heurt du judaïsme selon la lettre et du judaïsme selon
l'esprit, le mysticisme naît du heurt du judaïsme à tout
ce qui lui est étranger. Le Talmud est le produit de la
pensée juive évoluant sur elle-même, le mysticisme est
le produit de la pensée juive évoluant sous Faction de
la pensée non-juive. Le Talmud se meut dans Tintérieur
même du judaïsme moral et théocratique, le mysticisme
dépasse ce cadre et considère le judaïsme en tant qu'é-
lément de la pensée universelle. L'un est le résultat de
la réllexion dialectique appliquée aux prescriptions di-
vines et destinée a les protéger contre toute intrusion
d'éléments païens, j'entends l'ensemble de toutes les
formes d'isolement qui font couime une haie touffue et
protectrice autour du monothéisme; l'autre, au con-
traire, est le résultat de la libre activité de la pensée
juive ouverte sans parti-pris à toutes les idées.
Or, le caractère intrinsèque et essentiel du judaïsme
est éthico-religieux et plus éthique que religieux la re-
LE IIYSTIGISHK JUIK JUSQU'A LA CLOTUIŒ DU TALMUD '2 1
ligion juive n'étant tout entière qu'une expression
théocratique de cette éthique. Cette éthique se ramène
tout entière à l'idée de justice; c est là la raison dernière
et le fondement de son monothéisme, de son c( Dieu-
Providence » gouvernant Tunivers comme un roi {gou-
verne son royaume, rendant aux bons et aux méchauls
selon leurs œuvres; c*est aussi cette conception élhique
qui préside au choix des livres bibliques quand il s*ai;it
de clore le canon, des textes talmudiques quand il s'a-
git d*en fixer et d'en coordonner les documents. Il y a
toujours quelque chose d'artificiel et de faux dans les
contrastes absolus; mais si l'on veut néanmoins carac-
tériser la pensée non juive par rapport à la pensée
juive, on peut dire que si Tune a un caractère <Uhiquc,
l'autre a un caractère physique. La conception juive est
anthropocentrique, la pensée non-juive est cosmocen-
trique : l'une s'applique à l'univers en tant que se rap-
portant à la destinée de Thomme, l'autre étudie Tuni vers
en tant qu'ensemble dont Thomme n*est qu'un élément;
si la conception éthique conduit au monothéisme, au
Dieu-Providence, à la création ex nihilo, la conception
physique conduit au panthéisme, à la théorie de Téma-
nation, à l'épanouissement mythique, poétique et artis-
tique de la doctrine païenne. Dès lors, le jour uù la
conception juive se trouva en contact avec la concep-
tion non-juive, il se produisit une doctrine* étnin;^^^,
mélange de Tune et de Tautre et dont le caractère dé-
pendait de l'élément qui prédominait en elle. Aux temps
bibliques, comme nous avons vu, ce mysticisme est
difficile à saisir, parce que les points de contact de la
pensée juive avec la pensée non-juive se perd dans la
nuit de l'histoire et parce que cette pensée, entièrement
attentive à sa vocation nationale, ne se déploie pa^. Mais
après l'exil elle bondit hors d'elle avec une élasiicilé
22 LE MYSTICISME JUIF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUO
d^aulant plus grande que la vie nationale ne Taccaparait
plus, el que la vie au dehors élargissait son domaine en
embrassant tous les domaines de la pensée universelle.
Nous avons dit que la grande source de Thisloire du
mysticisme îi partir de Texîl de Babylone jusqu'à Tépo-
que gaonique est la lilléralure (almudique. Chose cu-
rieuse, c'est le Talmud qui a donné l'hospitalité à ce
mysticisme qui est son antithèse; c'est lui qui est pres-
que Tunique dépositaire de tout ce qui a fermenté sous
le couvert de l'orthodoxie dogmatique. Or la littérature
talmudique s'étend sur plusieurs siècles ; aussi ne nous
promettons-nous pas un ordre parfait dans la succession
des idées. II ne faut pas non plus nous attendre à trou-
ver une exposition large et complète des idées mysti-
ques ; elles sont éparses, quelquefois à peine indiquées,
et il nous faut souventlesdeviner à travers les allusions
énigmaliques ; il nous faut les recueillir à travers les
quinze in-folio qui constituent cette littérature.
Que les talmudistes aient eu connaissance d'une doc-
trine mystique, cela ressort clairement du Talmud lui-
même, tout d'abord d'un certain nombre d'expresions qui
nepeuvenlavoir d'autre sens. Nous y trouvons assez sou-
vent la mention d'un Maaseh Bercschith (Fait de la Créa-
tion) et d'un Mameh Mercabah (Fait du Char) dans des
conditions telles qu'il ne peut s'agir que de doctrines
occultes. Voici tout d'abord les passages les plus re-
marquables. Talmud de Jérusalem, lia (Talmud do
Babylone, Chagiyak 14) : « Rabbi Jochanan ben Zaccai
était en route, monté sur un âne, et derrière lui mar-
chait Rabbi Eléazar b. Aroch. Celui-ci dit : « Maître,
(( enseigne-moi un chapitre de Maaseh Mercabah. » Le
mattre répondit: « Les sages n'ont-ils pas enseigné
« qu^il ne fallait pas exposer la Mercabah même à un
(( seul, à moins qu'il ne fut sage et un homme pénétrant
LE MYSTICISME JUIF JUSQU*A LA CLOTURE DU TALMUD 23
u par lui-même. » — « S*il en est ainsi, reprit le disciple,
permets que j'en touche quelques mots. » — « Parle, » ré-
pliqua le maître. Lorsque Rabbi Eléazar se mit à parler
Mercabah, le maître descendit de sa monture en disant :
ce II est indécent que je reste perché sur un Ane, quand
« on traite devant moi de la gloire de mon Créateur. »Cc
disant, ils s'assirent sous un arbre. Alors le feu fondit sur
eux du ciel et les enveloppa, et les anges du service
dansèrent et chantèrent devant eux. Un ange cria du
sein du feu : u La Mercabah est bien telle que tu Texpo-
ses. » Et les arbres commencèrent à entonner un chant
d^allégresse. Lorsque R. Eléazar eut lini, R. Jochanan
se leva,rembrassaet dit:« Loué soit le Dieu d'Abraham,
a d'Isaac et de Jacob qui a donné à notre père Abraham
(r un descendant aussi intelligent, capable de parler de
a la magnificence de notre Père céleste. »0n voit déjà
le caractère solennel de cette page et les restrictions
qu*elle contient. Le Talmud précise ces restrictions.
Talmud de Jérusalem M b (Talm. de Babyl. Chagigah
2, 1): « On ne doit pas traiter du Maaseh Bereschit,
même devant un groupe de deux personnes, ni de la
Mercabah devant un seul, à moins qu*il soit sage et
réfléchi par lui-même. » Et immédiatement à la suite :
u Quiconque s'occupe de pénétrer quatre choses à savoir :
Ce qui est en haut^ ce qui est en bas, ce qui est avant, ce
qui est après et il vaudrait mieux pour lui qu*il ne fût
pas né, quiconque n'épargne la gloire de son Créateur,
il vaudrait mieux pour lui qu'il ne fût pas né. » Déjà
au II* siècle avant l'ère chrétienne, un Juif hellénisant,
Ben Sirach, dit de même en s*adressant à ses contempo-
rains : « Ne cherche pas les choses qui sont trop hautes
pour toi, et ne scrute pas ce qui dépasse tes forces ; di-
rige ton esprit vers ce qui est clairement exposé, car il
n'est pas bon d'explorer l'inconnu. Ne t'occupe pas du
'6
24 LE MYSTICISME JUIF JUSQU^A LA CLOTURE DU TALMUD
superflu, car il fa déjà élé révélé plus qu*un esprit
humain ne peut embrasser » [Sirach^ 3, 24, 22). Mais
revenons au Talmud, Chagigah i2a : « Rabbi Jochanan
dit à son disciple Eléazar : « Viens que je t'enseigne le
« Masseh Mercabah »; il répond : « Plus tard, car je n'ai
(( pas Tâge voulu. » Rabbi Âssi, quelque temps après la
mort de Rabbi Jochanan, dit à ce mèmeËléazar: « Viens
« que je t'enseigne le Maaseh Mercabah, » il répond:
« Si je m'en étais cru digne, je l'aurais appris de Rabbi
c Jochanan, mon maître. »
Succa 28 a rapporte de R. Jochanan b. Zaccaï qu'il a
étudié tous les sujets grands et petits. Le Talmud ex-
plique que par les grands sujets il faut entendre le Mer-
cabah et par les petits les questions juridiques. — Dans
Sabbat 43 a et Ménachoth 45 a, on fait pour l'enseigne-
ment de la Mercabah^ les mêmes réserves que plus haut
et on interdit en outre de l'enseigner avant la 30^ année,
ou à des élèves de moins de 30 ans. Dans Psachim 50 a on
défend explicitement d'en parler devant la masse. Cha^
gigah il 6 en exclut quiconque n'a pas une conscience
scrupuleuse (cf. iSftrfrfw.scAm 71 ayMenachot29 6, Talmud
de Jérusalem Berachoth 9» 1 ; flieronym. prsefatio ad
Ezechiel).
Tout d'abord qu'est-ce donc que ce « fait de la créa-
tion » et ce « fait du char »? Évidemment le premier
fait allusion au t^ chapitre de la Genèse qui commence
par le mot Bereschit et le second fait allusion au t^'et au
10^ chapitre d'Ezechiel où il est question du char di-
vin (1); Tun a évidemment trait à des questions cosmo-
1. Étant donnée la place que tient cette page dans le développe-
ment du mysticisme jaif, 11 nous faut ici la donner tout entière.
« Or il arriva, dit Ézéchicl, dans la trentième année, le cinquième
jour du quatrième mois, comme je me trouvais parmi les exilés
près du fleuve du Kebar, les cieux s'ouvrirent à moi, et je vis des
LE MYSTICISME JUIF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUD 25
goniques, l'autre à des questions transcendanlalcs, mé-
taphysiques. Maïmonide dit avec raison : a Le Maasch
visionsde Dieu... La parole de Jaliveh futadresséeà Ézéchiel. fils de
Rouzl, prêtre au pays des Ghaidécns près du fleuve de Kebar, et la
main deJahveh fut là sur lui. Je regardai donc, et voici qu'un tour-
billon de vent vient du nord, une épaisse nuée et un feu tournoyant,
et la splendeur était tout autour; au centre, il y avait comme un
métal sortant du feu. Kl au milieu apparaissait comme une forme
de quatre animaux. Voici leur aspect. Ils avaient une forme hu-
maine, et chacun avait quatre faces, et chacun avait quatre ailes.
Leurs pieds étaient droits, la plante en était comme la plante d'un
veau et ils étincelaient comme de l'airain brillant. De dessous leurs
ailes, apparaissaient des mains d'homme dans quatre directions,
car les faces et les ailes étaient sur quatre directions. Leurs ailes
étaient jointes l'une à l'autre. Pour marcher ils ne se tournaient
pas, mais chacun marchait droit devant lui. La forme de leur
figure était une forme humaine de face, et tous les quatre avaient
une ligure de lion sur la droite et tous les quatre avaient une
figure de bœuf sur la gauche, et tous les quatre avaient une figure
d'aigle. Leurs figures et leurs ailes étaient disjointes par en haut.
Chacun avait deux ailes jointes et deux qui couvraient leur corps. Kt
chacun marchait droit devant lui. Ils allaient où le vent (resprit?)
les portait sans se tourner en marchant. Quant à l'aspect des ani-
maux, ils avaient l'apparence de charbons ardents, de flambeaux
allumés ; le feu courait parmi eux ; ce feu avait une splendeur écla-
tante, et réclair en jaillissait. Ils allaient et venaient comme l'éclair
et je regardais, et voici qu'une roue m'apparut sur le sol auprès
des animaux, sur quatre directions. L'aspect et le travail des
roues était comme celui d'une pierre de Tarschiscli (pierre pré-
cieuse?). 11 était identique pour tous. C'était comme si une roue
était emboîtée dans une roue. Elle marchait dans les quatre di-
rections et ne se tournait pas pour marcher. Elles avaient des
jantes hautes à faire peur, et les jantes de toutes les quatre
étaient garnies d^eux tout alentour. Le mouvement des animaux
entraînait les roues et quand les animaux se soulevaient dn sol,
les roues se soulevaient avec eux. Partout où le vent (resprii) les
poussait ils allaient et les roues dans le môme sens, car le vent
qui animait l'animal animait la roue. Quand ils s'arrêtaient elles
s*arrétaient... Une figure était au-dessus des têtes dos animaux,
26 LE MYSTICISME JUIF JLSQU*A LA CLOTURE DU TALMUD
Bereschil est la science physique et le Maaseh Mercabah
la science mélaphysique ». Mais, faut-il entendre par là
nu simple commentaire cosmologique et métaphysique
sur la Genèse et sur Ezéchiely ou faut-il entendre tout
nue espèce de surface en cristal transparent étendue tout par-
dessus. C*est Jusqu^à cette étendue que les ailes se dressaient Tune
m face de Taulre... et j*entendis le bruit des ailes quand elles
«Haicnl en marche, bruit retentissant comme celui des grandes
eaux, comme la voix du tonnerre, comme le bruit d*un camp... Et
au-dessus de cette surface qu'ils portaient sur la tète, on voyait
({uelque chose comme un trône en pierrede saphir, et surcettefigure
de trône il y avait comme une figure d*homme siégeant par-dessus,
cl je regardai toujours, et je vis comme un métal de feu au centre,
depuis ce qui avait la figure de rois et au-dessus et au-dessous
du feu partout et une splendeur éclatante tout autour, comme
Taspecl de larc-en-ciel qui traverse la nuée un jour de pluie, ainsi
était l'aspect de cette splendeur : c'était Taspect de la figure de la
gloire de Jahveh. Je regardai, je tombai face contre terre et j'en-
tendis une voix qui parlait. » — Cette tbéophanie se répète à peu
près au chapitre 10 avec cette variante que ces animaux sont appelés
cherubim ou chérubins. C'est elle qui va dominer dans l'imagination
mystique. Les autres théoplianies comme celle d'Isaïe, chapitre 6,
celle du songe de Jacob, de Moïse, enfin celles de tous les passages
bibliques qui parlent du trône de Dieu et de son apparition (par
exemple Wa6ac. 3, verset, 4 etc., ZacAan>,passim) n'y joueront qu'un
rôle sf'condaire. Rien en effet dans les théophanies antérieures, ni
m^mc dans celles d'Éiie (I R. 19), ni de Micha 22, 19, ni Is. 6.,
1-3, ne ressemble à la vision d'Ézécbiel. On est à peu près d'ac-
cord aujourd'hui qu'Ézéchiel est beaucoup plus près de l'époque
persane que la tradition ne le veut faire croire. Gela ressort de
bien des points : il cite Daniel comme un type de sagesse et de
piété; le silence complet de Jérémie sur son compte; sa langue a
des formes et locutions particulières qui sont empruntées aux
autres prophètes; de plus elle a une teinte araméennc ; le Talmud
eu aie sentiment, puisqu'il afnrme(Ba6(i Bat,,ib a) quelelivre d'Ézé-
chiel fut rédigé par la (irande Synagogue. — Le chroniqueur
(I Chrun., 28, 18 et 19) dit que les chérubins de l'arche sont une
copie de la Mercabah. Puis Se>tic/i,49,lO, loue Ézécbiel d'avoir vu
la Mercabah.
LE MYSTICISME JUIF JUSQU'a LA CLOTURE DU TALMUD 27
un ensemble de doctrines constituées par elles-mêmos
et rattachées à ces deux parties de TEcrilure? Un passage
de Chagigah 43 « semble favoriser la première hypothèse.
Les docteurs discutent sur la question de savoir jus-
qu'où va la Mercabah dans le chapitre AÉzéchiel et cha-
cun d'entre eux indique un verset différent. C'est nous
apprendre clairement que la spéculation mystique, sans
être absolument limitée à un commentaire rigoureux et
serré, prenait à coup sûr son point de départ dans le
texte prophétique. Nous n'ignorons pas ce qu'à travers
toute la littérature juive, le mot commentaire peut em-
brasser de choses. De plus, le mystère dont on entourait
ces questions, la circonspection qu'on apporte au mode
de propagation, les conditions imposées à la forme de
l'enseignement, à l'âge et aux facultés des disciples,
tout cela marque bien que Ton se trouve en présence
d'une doctrine sérieusement constituée et di^'jà dange-
reuse pour la foi orthodoxe. — D'après Graetz, c'est la
cosmogonie gnostique qui fait le fond du Maaseh Bore-
schit et la théorie gnostique du Fléroma fait le fond du
Maaseh Mercabah. Nous ne voyons pas comment Gradz
peut limiter cette cosmogonie et cette métaphysique au
gnosticisme. Et nous considérons la gnose non pas an
sens étroit où Tout enfermée les écrivains patriotiques,
c'est-à-dire comme un simple effort hérésiarque, mais
nous l'entendons dans son acception la plus large, ap-
plicable aussi bien à Jean-Bnptisle qu'à Simon le Mage,
partant de l'essénisme et allant à travers le christianisme
primitif, à travers les hérésies nazaréennes et ébionites
pour aboutir à la conception gnostico-parsique de Mani.
Or le Maaseh Bereschit et Mercabah ne peuvent pas
être identifiés avec la Gnose, parce qu'il y a entre Tune
etTautre des différences fondamentales.
La gnose émet hautement la prétention de pénétrer
28 LE MYSTICISME JUIF JUSQU'a LA CLOTURE DU TALMUD
Tossence de Dieu ; le mysticisme juif à quelque moment
qu'on le prenne maintient le principe de Timpénétrabilité
divine. La gnose constitue sa cosmogonie par Tapothéose
des forces naturelles, le mysticisme juif par Thypostase
des qualités divines. Mais les deux doctrines de tendance
et d'essence divergentes ont, comme nous le verrons par
la suite, bien des conceptions communes, non pas em-
pruntées Tune à l'autre, mais issues d'un fond commun
de néo-platonisme et de néo-pythagorisme, c'est-à-dire
que les doctrines venues de toutes parts, de la Grèce
aussi bien que de l'Orient, produisirent un double courant
mystique : le mysticisme gnostique en face et en marge
du dogmatisme judéo-chrétien ou helléno-chrétien et le
mysticisme juif en face et en marge du dogmatisme
juif.
Si nous établissons une relation entre le passage de
Chagifjah 2, 1, que nous avons cité en premier lieu, et
les autres, nous pourrons en conclure que le Maaseh
Bereschit est précisément la science de ce qui est en bas
et de ce qui est avant, c'est-à-dire de la raison dernière
et du comment de la création, et que d'autre part le
Maaseh Mercabah est la science de ce qui est en haut et
de ce qui est après, c'est-à-dire du monde supra-sensible
et des idées eschatologiques. Chagigah (2, 5) confirme
notre manière de voir, en expliquant l'un par l'autre
les deux termes « être versé dans le Maaseh Mercabah » et
« s'occuper de la gloire du Père céleste ». — La locution
« interpréter (les textes) selon la Mercabah » s'applique
donc à l'explication mystique sous forme de commen-
taires des premiers chapitres de la Genèse et du premier
chapitre d'Ezéchiel; elle signifie qu'à côté de l'explica-
tion homilétique faite pour le peuple, à côté de l'explica-
tion juridique faite pour la grande masse des disciples,
il existait une explication mystique faite pour l'élite.
LE MYSTICTSMK JUIF JUSQU^A LA CLOTURE DU TALMUD 29
L'expression « entrer dans le Pardës )> mérite égaie-
menl d'attirer notre attention, particulièrement dans le
passage suivant [Cha^igah 14 b). « Quatre entrèrent dans
le Pardès (b. Asaï, b. Soma, Acher et R. Akiba). Ben
Asaï regarda et mourut, B(3n Soma regarda et perdit la
raison, Acher coupa dans les plantations, seul R. Akiba
entra et sortit sain et sauf. » — Un passage de Philon
nous montre que la métaphore : « entrer dans le jardin »,
« sévir dans les plantations » était depuis longtemps cou-
rante pour marquer la spéculation hétérodoxe : « On
pourrait, dit Philon, faire la question suivante : Puisque
la sainteté véritable est dans l'imitation de Faction di-
vine, pourquoi me serait-il défendu de planter de mes
mains un bois dans le sanctuaire divin? (allusion à
Deutér.^ 10, 24 : « Tu n'érigeras pas d'Astarlé d'un arbre
quelconque près de l'autel de Jahvé ton Dieu »)? Ré-
ponse : A Dieu seul il convient de planter et d'établir les
vertus de T/lme ; mais Tesprit humain doit rester passif...
et si toutefois loi^ ô faculté rationnelle, tu veux planter,
plante des plantations fécondes et non une forêt touffue,
car dans la foret il y a à la fois des arbres sauvages et
apprivoisés... et planter ensemble le mal sauvage et in-
fécond avec la vertu tendre et féconde^ ne serait pas
bien... » [Leg. alleg.j I, 52 sq.). D'un de ces quatre doc-
teurs, de Ben Soma, le Midrasch nous transmet un épi-
sode qui jette quelque lumière sur le passage talmudique
(Midrasch, Genèse Rabbahy ch. 2 : « Un jour B. Somaétait
assis, méditatif, plongé en soi et comme stupide ; à ce
moment vint à passer Rabbi Josué b. Chananya qui le
salua, le resalua sans obtenir de réponse, alors il l'inter-
pella en ces termes : « Ben Soma, d'où viens-tu, et où
« errent tes pensées? » A cela B. Soma répondit laconi-
quement : « Je méditais » R. Josué lui dit : « Je prends à
« témoins le ciel et la terre que je ne me séparerai pas do
30 LE MYSTICISME JUIF JUSQU'a LA IXOTUBE DU TALMUD
« loi avanlque tu nein*aies dit robjetdelesinédilations. »
Enfin B. Soma dit : « J'étais plongé dans Tétude du Maa-
(c seh Bereschit et de mes réflexions il résulte clairement
« pour moi qu'entre les eaux supérieures et inférieures
« dont il est parlé dans le récit de la Genèse il n'y avait
« qu'un espace de deux à trois doigls. » Nous aurons Toc-
casion de revenir sur ce point de la doctrine hétérodoxe;
pour le moment il nous suffit de déduire de ce passage
que pour la tradition de ce Midrasch il y a similitude
entre le « ravage des plantations divines » et un point
de la doctrine occulte du Maasch Bereschit. Cette assi-
milation est d'autant plus légitime que les docteurs et
Philon, en usant de cette métaphore, ont probablement
dans la pensée le mythe de Tarbre de la science et du
fruit défendu, qui font précisément partie du Maaseh
Bereschit de la Genhe. N'est-ce pas pour eux une façon
de dire : se livrer à la spéculation occulte, c'est porter
atteinte à Tomniscience et à la toute-puissance divines,
c'est « attenter à la gloire de son Créateur », c'est re-
tomber dans la faute des premiers hommes?
D'un autre côté Philon nous apporte le témoignage
irrécusable de Texistence d^une doctrine mystique chez
les Juifs de son temps. A propos de quelques passages
bibliques où il s'agit de conception et d'enfantement,
après avoir donné de ces passages une explication mé-
taphysique que nous retrouverons ailleurs, il ajoute :
« Ceci, ô vous initiés (mystes). après avoir sanctifié vos
oreilles, recevez-le dans votre Ame comme un saint mys-
tère et ne le communiquez à aucun profane ; gardez-le
plutôt en vous comme un trésor, fait non de biens péris-
sables comme Tor et l'argent, mais du bien suprême de
la connaissance de Dieu et de la vertu et de leur enfant
commun, la « science » [Des Chérub., I, 446, 447). —
Ailleurs, à propos des villes lévitiques, ou villes de re-
LE MYSTICISME JUIF JUSQU'a LA CLOTURE DU TALMUO 3t
fuge, il ilil ; « Il y a de ce passage uae explication aiilre,
mais qui n*est communiquée que dans le Saint des saints,
qui n*est faite que pour les oreilles des anciens, et inac-
cessible aux oreilles des jeunes. Il s'agit de la plus su-
f^ blime des forces divines...» (0^5 .sûcri/., 489). — A propos
des trois anges qui visitent Abraham, symbolisant, selon
lui, les forces supérieures, la puissance et la bonté asso-
ciées dans le Dieu un, il dit : <• L'Ame doit mêler et
pétrir eu elle ces idées afin de recevoir l'impression de
la puissance et de la bonté, et si elle a été initiée aux
mystères parfaits, elle ne doit communiquer à personne
ces secrets divins, mais au contraire les ramasser et les
garder bien profondément en elle. Car la révélation
mystérieuse sur Dieu et ses forces doit rester cachée, or,
ce n'est pas l'affaire de tous de garder ces trésors... Ce-
lui-là seul le peut qui peut garder beaucoup en soi...
[De$ mcrif.y I, 473 sq.).
Ainsi donc nous sommes clairement en présence
d'une doctrine mystique gravitant comme physique au-
tour de la cosmogonie des premières pages de la Ge-
nhe^ et comme métaphysique autour de la vision
d'Ëzéchiel. Cette doctrine, inaccessible à la masse, est
réservée à quelques disciples d'élite dont Tintelligence,
la maturité et la discrétion ont été mises à Tépreuve.
Nous savons d'ores et déjà par ce que nous venons de
voir qu'elle n'était pas vue d'un ceil favorable dans le
judaïsme ofGciel, particulièrement en tant qu'elle pou-
vait compromettre les fondements de la loi religieuse;
mais jusqu'à une certaine limite et selon les temps elle
était sinon encouragée, du moins tolérée. Certains pas-
sages cités plus haut marquent clairement que, dans des
circonstances données et toutes précautions prises, elle
pouvait être traitée et discutée; même que ses adeptes
compétents étaient de la part des plus savants docteurs
32 LR MYSTICISME JU(P JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUD
l'objet d'une vénération craintive. Le Tàlmud la compare
parfois au miel par allusion au passage des Proverbes :
« Si lu as trouvé du miel, manges-en jusqu'à satiété,
mais non jusqu'à être obligé de le rejeter » (Talmud de
Jérusalem 77e; cf. Traité Chagigah 43 a et 14 b). Philon,
lui aussi, délimite le myticisme légitime qu'il sépare net-
tement de la spéculation inconciliable avec les fonde-
ments de la loi. Le mysticisme orthodoxe pénètre avec
une sainte pudeur dans les profondeurs de la spécula-
tion touchant les mystères divins ; le mysticisme hété-
rodoxe se vante d'anéantir Dieu : « L'un, dit Philon, at-
tribue tout à lui-même, l'autre se soumet à Dieu ; l'un
est personnifié par Gain (il faut peut-être penser ici à la
secte gnostique des Caïnites), l'autre par Âbcl {Des sa-
crif., 1, 163. Cf. 1, 176 et De posterit., V, 174).
Il ne faut pas oublier que le Talmud n'est qu'un amas
de notes, en quelque sorte l'expression sténographiquo
do la vie intellectuelle juive à travers les nombreux
siècles. Si on tient compte en outre de la censure exer-
cée par le dogmatisme contre toute doctrine mystique,
on se convaincra que les données concernant le mysti-
cisme en général, quoique très laconiques, impliquent
cependant tout un épanouissement de spéculation mys-
tique. Il est impossible qu'on n'ait pas soulevé, dans les
écoles à côté de la scolastique talmudique, d'autres pro-
blèmes, le comment et le pourquoi des choses. La doc-
trine mystique était-elle seulement orale ou se trouvait-
elle consignée par écrit dans des traités spéciaux ?II y a
bien des raisons pour écarter l'hypothèse d*une doctrine
écrite. Les termes « interpréter, transmettre, enseigner,
livrer » employés pour l'enseignement mystique sem-
blent marquer une transmission orale. — Les docteurs
parlent souvent do Maaseh Beraschit et Maaseh Merca-
bah sans savoir au juste ce que signifie cette dénomina-
LE MYSTICISME JUIF JCSQU'a LA CLOTURE DU TALMUD ^^^
lion {Chagigdh 14 A), ce qui ne s'explique que par l'ab-
sence de documents.
Le mystère même dont on entourait ces spécula-
tions, la manière dont les disciples s'y prennent pour
apprendre quelque chose de laMercabah,la loi générale
qui préside au mode de transmission des idées juives,
tout cela fait incliner dans le même sens. Enfin une
Baraïta citée par le Talmud à la suite de la Mischnah de
Chagigah 2, 1 dit que Ton peut transmettre les « têtes
de chapitres ».Maïmonide entend par là de courts apho-
rismes résumant les idées générales. Nous repoussons
cette interprétation, parce que ces espèces d'arguments
en tête des matières ne sont pas dans les habitudes jui-
ves ; rien non plus ne permet de traduire ainsi les mots
c( têtes de chapitres ». Mais nous trouvons là une con-
firmation en faveur de notre opinion sur la transmission
purement orale des doctrines mystiques. Précisément
parcequece mysticisme n'avaitaucuneexpression écrite,
on sentait le besoin de fixer l'ordre des questions et de
faire pour lui ce que les docteurs firent pour le Talmud
en général avant sa rédaction, j'entends parler des acro-
stiches mnémotechniques appelés simanim qui ramas-
sent en un mot la suite des arguments. EnPin voici une
dernière citation qui nous paraît décisive. Vajikra Rabba
3i ei Midrasch r^Az/im 104, 3. R.Simon dità R.Samuel;
J'ai entendu dire que tu étais très versé en Haggadah
(pour certains docteurs tout ce qui n'est pas Ualachah
estHaggadah);explique-moi de quelle manière la lumière
fut créée. Il répondit à voix basse et confidentiellement :
Dieu s'enveloppa d'un vêtement lumineux qui inonda
tout l'univers. — Pourquoi es tu si mystérieux, reprit
Rabbi Simon, n'est-il pas écrit clairement Ps. 104, 2 :
« Il s'enveloppa de lumière comme d'un vêtement » ?
L'autre répliqua : « Du ton bas et confidentiel que j'ai
34 LE MYSTICISME JUIF JUSQU'a LA CLOTURE DU TALMUD
reçu celle doctrine je te la Iransmels » (cf. Schemoth
Rabbah, chap. iS).
Nous fondant sur toutes ces données générales, nous
émettrons l'hypothèse suivante. Dans le fond de l'ombre
épaisse que le Talmud jette sur le mysticisme, nous
voyons les maîtres de la doctrine, ceux qui, aidés par
les idées hétérogènes et par leur réflexion propre éla-
borent et développent les éléments reçus des mains de
leurs devanciers. Ces maîtres arrivés au sommet de la
spéculation mystique choisissent avec circonspection
des disciples d*élite auxquels ils transmettent en quelque
sorte la matière première et le plan général des doctrines ;
ils laissent à l'initiative de ces disciples de parcourir
par eux-mêmes le chemin qu'ils ont suivi pour leur
propre compte, ou même de pousser plus avant, c'est-à-
dire de devenir maîtres à leur tour. Ceux qui n'arrivent
pas à cette maîtrise se contentent de tirer des éléments
reçus des applications haggadiques, homilétiqiies, des-
tinées à l'enseignement du peuple. Celte division des
adeptes de la spéculation mystique en trois groupes
explique le passage de Chagigah 446 où Rabbi Johanan
ben Zaccaï, à qui l'on a rapporté des prodiges intellec-
tuels accomplis par ses disciples, dit : « J*ai vu en songe
que nous étions tous sur le sommet du mont Sinaï,
quand du ciel une voix nous cria : Montez, montez, de
splendides banquets vous attendent, vous, vos disciples
et tous ceux qui entendront leurs doctrines, voua ^ies
destinés à entrer dans la troisième catégojne^cesi'k'divv^
si nous entendons ce langage voilé, que vous êtes dignes
de passer du Sinaï ou de Tinterprétation pure et simple
de la loi aux recherches métaphysiques et mystiques,
c'est-à-dire vous n'êtes plus des disciples mais des maî-
tres. » Avec cette hypothèse un des textes cités plus
haut s'éclaire d'une lumière nouvelle. La difficulté en
LE MYSTIClbME JUIF JUSQU'a LA CLOTURE DU TALML'D 35
avail frappé les plus anciens commcntaleurs. Comment,
en effet après que le maître a refusé de traiter de la
Mercabah devant son disciple, ce dernier demande-t-il
à en traiter de sa propre autorité? bien plus, comment
se fait-il que le maître écoute le disciple avec ravisse-
ment, aux applaudissements de la nature terrestre et
céleste? C*est, croyons-nous, qu'au début le maitre re-
fuse de traiter ces problèmes devant un disciple dont il
Q*a pas suffisamment expérimenté le caractère et les fa-
cultés ; puis, quand le disciple se livre tout à coup sur le
fond des éléments reçus à des développements subtils
et profonds, l'entretien qui a commencé par la forme in-
férieure de la spéculation mystique, monte jusqu'à la
forme supérieure à laquelle les anges mêmes applaudis-
sent en disant : Oui, voici bien de la Mercabah véritable.
Ainsi s'explique aussi que Rabbi Johanan, dans un autre
passage cité par nous, offre spontanément à ce même
disciple les enseignements de la Mercabah et, chose
étrange» cette fois c'est le disciple qui refuse^ ce qui
nous marque par surcroit que les rédacteurs du Talmud
ne possédaient que des données vagues et contradictoires
sur les hommes et les choses du mysticisme. Ces don-
nées, la tradition les associait de préférence à certains
docteurs que Tétrangeté de leurs opinions désignait
pour être les représentants du mysticisme. Tels sont
Rabbi Johanan ben Zaccaï, A. Akkiba, le docteur sur-
nommé Acher et d'autres. La vie de ces docteurs enve-
loppée d'un tissu de miracles, d'aventures mystérieuses,
engageait les époques ultérieures même jusqu'à la clô-
ture du Zohar à les choisir comme les types, les cham-
pions des doctrines mystiques (cf. Sabbat 33 A, 34 tf;
Baba Mezia 84 A; Ketubot 72 b\ Jebamot 49 b\ San-
hédrin 98 a\ Talmud de Jérusalem, Schebiit 9 a\ Mi-
drasch Rabbah, Gen, sur la section Vajiscà/ach).
36 LE MYSTICISME JUIF JUSQU*A LA CLOTURE DU TALMUD
Avant de passer à Texposé môme des éléments mys-
tiques que nous avons pu recueillir dans la littérature
talmudique, disons encore un mot de la manière géné-
rale dont le mysticisme s'est glissé dans le Talmud. Il
s'y insinue naturellement avec la Haggadah. Il se couvre
de l'obscurité haggadique et profite de ce que Tatten-
tion orthodoxe montait surtout la garde autour du code
halachique. Parfois quand les docteurs veulent se dé-
tendre de la scolastique de la Halachah et donner un
peu carrière à leur fantaisie et à Timagination des dis-
ciples, des questions indiscrètes se font jour, et quand
elles sont bien posées il est plus dangereux de ne pas y
répondre que d'y répondre. Alors maîtres et disciples
se laissent aller à soulever un coin du voile qui couvre
le monde invisible. Le mode d'expression mélaphorique
de la Haggadah encourage toutes les audaces, la porte
est tout à coup ouverte aux spéculations métaphysiques
les plus inattendues, les plus contraires à la doctrine
pure du judaïsme. Puis, la pensée juive, subitement
effrayée de sa propre audace, tourne court et revient par
un verset de l'Écriture inconsciemment exploité à la
saine et inoffensive jurisprudence scolastique.
Mais le mysticisme force même la triple haie de la
Halachah. Remarquons que la Halachah en général fait
précisément ce que fera plus tard la Kabbala. Pour se
légitimer, elle se rattache comme elle peut aux mots,
aux lettres, aux points de l'Écriture sainte et quand tous
les artifices de cette dialectique n'aboutissent pas, elle
tranche la question du mot souverain de Kabbala^ c'est-
à-dire tradition reçue^ remontant à Moïse et recueillie
par lui de la bouche même de Dieu. Le mysticisme avant
même toute consécration mystique du mot Kabbala pro-
fite de l'occasion pour entrer avec le reste. Avec le
traité relatif à l'agriculture entrent les notions «réolo-
LE MYSTICISME JUIF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUD 37
giques, astronomiques, physiques; avec les lois relatives
aux fêtes s'introduisent d'autres notions astronomiques
et astrologiques; les lois relatives à la pureté donnent
accès à des notions de médecine et de médecine occulte,
de thaumaturgie^ d'exorcisme, d'angélologie et de dé-
monologie; les lois relatives aux sacrifîces et à la jui>:u-
lation des bètes font passer des notions Â^anatomie.
Les lois qui s'appliquaient aux rapports généraux do
l'homme à Dieu, comme par exemple les lois relatives
à la prière, ouvrent la porte aux rapprochements mys-
tiques de la créature et du Créateur. Enfin la métapliy-
sique pure accompagne la discussion des textes lilur-
giques, en particulier les invocations adressées à Dieu
et les épithètes accolées à son nom. Nous allons essayer
d'entrer dans les détails.
Mais auparavant il est bon de présenter en quelques
n)ots la doctrine religieuse des Juifs telle qu'elle avait
triomphé dans le dogmatisme offîciel de l'époque talmu-
dique.
L(B progrès des idées et la catastrophe de Texil ont dé-
finitivement brisé la délimitation nationale de Tidée de
Dieu. Dieu est congu comme une sorte de monarque
absolu^ gouvernant l'univers comme un roi gouverne
son royaume. La pensée juive se satisfaisant de cette
comparaison ne cherche pas à scruter la nature de oc
Dieu, ni à pénétrer le comment de son gouvernement.
Les docteurs^ dans leur généralité, sont scrupuleuse-
ment respectueux des propres paroles de Dieu. Ex. 33,
20, 23, déclarant qu'il ne peut être vu et ne révélant à
Moise que ses « voies »; Ex. 33, 13, 14 et:H, G. Quand
une fois ils ont dit Dieu est Uu, ils s'arrêtent et ne se
permettent plus que de parler de ses attributs. Hicn de
métaphysique ne s'attache à ces attributs. Dieu n*y est
considéré que dans son rapport avec Tunivors et surtout
38 LE MYSTICISME JUIF JUSQU'a L\ CLOTURE DU TALMUD
avec rhomme. Ils ne sont que la projection au ciel des
qualités humaines. Dieu est juste, bon, miséricordieux.
Ex. 20, 4 ; 34, 6 ; Dent. 32, 40; Il Samuel 22, 31 ; Lsaïe,
48, 12; Ps, 141$, 17, etc., etc.. Les Anciens qui figurent
dans Ex. 24, \0 disent avoir vu Dieu et entendent par
là le tapis de saphir qui est sous ses pieds; Isaïe (6, 5)
entend par la vision de Dieu la vision de la splendeur
de son trône; Ezéchiel (ch. 1 et 10) n'ose parler que de
l'image, la ressemblance de Dieu. Daniel (7, 5) dit avoir
vu l'Ancien des jours et entend par là le vêtement de
Dieu. Le Talmud appelle le silence sur toute recherche
relative à la nature de Dieu et recommande à la place
de la spéculation mélaphysique des hymnes et des
prières [Megillah 18, Chagigah 13, Chulin 59).
Il y a entre Dieu et Tunivers un abîme que rien ne peut
combler. Pour cela la théologie juive ne peut parler ni
de théogonie ni de cosmogonie. Dieu a créé Tunivers
comme l'artisan crée une œuvre. Bien mieux il lui a
suffi de dire : Que cet univers soit [Gen. 1; Ps, 33, 9;
148, 5; h, 42, 5, etc.). Quand la Bible dit que le souffle
de Dieu est le principe de tout (ft-, 104, 24; Ps. 139;
Jérém. 23, 24), elle n'entend pas que Dieu vil dans l'uni-
vers, mais ce n'est là qu^une métaphore pour indiquer
qu'il tient en ses mains la vie de cet univers et qu'il le
peut faire entrer dans le néant comme il l'a appelé à
l'être. L'univers naît conime par un coup de baguette
magique. Le motôarrt (créer) de Gen. 1, 1 désigne dans
l'esprit biblique un miracle qui ne tombe pas sous la loi
de la raison {Nomb. i^,30; Jérém. 31,22; fsaîe^ ô7^ 19;
Ps. i>^, 12). Dieu est donc le maître absolu de cet uni-
vers qu'il n'a créé que pour faire éclater sa magnificence
{Isaïe y GO, 1 ; Ps.^passim, presque à chaque page). Les lois
de la nature sont à sa merci, il les interrompt à son gré.
Nous sommes à Tantipode de la couccption physique
LK MYMICISMK Jl IK Jl Sol 'a LA «.LOTriîK !>« TAIMI P '.^\)
des choses; loul est considrré sous lui as[>ecl éllii«nh'.
Pour se niollro(M) rapjiorlavec les hommes Dieu .nirs
nnges; mais ces anges n'out aucune allrihulion spériah; :
ils sont des envoyés, des porteurs de nouvelles chari;es
occasionnellement de rcpréseuler Dieu. Gfn, l<>, !, uu
émissaire céleste est envoyi» à Af^ar et au versel IS (ui
nous dit i| ne c'est Dieu lui- mémo (cf. /V». n>, 17;î^l, I 7;-l,
7 et 48 ; Hx, 3, 2, i, eli\). D.ius la conceplinu pure du ju-
liaisnae l'ange n'esl pas uu élrc ;\ paît résidant auprès de
Dieu ; il ne commande à aucune force, aui un r5le ne lui
est a.ssii;né au ciel, il no liiiure m<'*me pas dans le récit
de lacréation; l'ang^e n'est aulnM|ue Dieu lui-mémo, en-
trant dans une espèce de douhie [M>ur se meltie en com-
munication avec l'homme.
L'homme esl l'œuvre d'un Dieu parfait; il (\sl h» roi
de la création {(irn, I, 26). Il sedislinjfue du reste, m en
qu'il a en lui un soufdede Dieu, tandis (|u<; les animaux
n'ont qu'une vie purement physi(|ue {(rpfi, I, 20, 2i; 1!,
19). On ne peut supposer que le judaïsme (jui a été. à ses
origines, à Técole de TKgypte, ait ignoré la dislinctiiui
de VXiuQ et du corps; mais il se refuse toute rechcrclie
métaphysique sur cet ohjet. Le dogmatisme talmudique
dégage insensiblement et spiritualise ce (|ue la Hihie
appelle le souffle de Dieu dans riiomme, mais il se con-
tente d'assimiler celle àme à untî matière lumineuse,
subtile, sans oser pénétrer plus avant dans son essence.
Il ne se permet pas non plus de traiter la question de
l'immortalité de l'dme. L'indécision qui! apporte dans
lexamen de ces problèmes marque qu'il \n} les considère
pas comme faits pour lui, et (ju*il (;st plus (idèle à sa
sa nature et à son génie quand laissant de c6té toute
spéculation supra-sensible ou ultra-terrestre, il se borne
ù étudier et à régler la vie terrestre.
L'homme «îst libre : il peut faire le bien ni le fTwil, le
4(> LE MYSTICISME JUIF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUD
judaïsme nie Texistence du mal dans Tœuvre créée par
Dieu. Dans le récit delà Genèse Dieu, considérant chaque
soir l'œuvre accomplie, trouve qu'elle est bonne, et le
sixième soir, jetant un coup d'œil sur Tensemble, il trouve
qu^il est très bon. Le mal n'entre dans le monde qu'avec
la réflexion, c'est-à-dire avec l'homme prenant conscience
de sa liberté et luttant contre la loi imposée par Dieu à
son action et à ses passions. Le devoir de l'homme est
d'imiter Dieu mais non de se rapprocher de lui. L'homme
ne peut quoi qu'il fasse sortir de sa condition humaine
pour revêtir une forme d'être supra-humaine. Rien ne
peut diminuer la distance qui sépare le Créateur de la
créature. La doctrine pure du judaïsme évite Tombre
même d'une confusion entre Dieu et l'homme.
Dieu est la providence de l'univers. Il connaît les voies
de chaque homme et ses actions sont inscrites dans son
livre (Ps. 87, 6; 139, 46). Toute la destinée humaine
est réglée par lui (I Sam. 2, 6). Il est rémunérateur des
bons et des méchants (tous les psaumes, je dirai pres-
que toute la Bible et le Talmud)^ car c'est l'idée fondamen-
tale de toute l'éthique juive.
Les idées eschatologiques ont une double forme : une
forme terrestre et une forme ullra- terrestre. D'une part,
le corps rejoint les mânes des ancêtres jusqu'au jour où
Dieu rappellera cette poussière à la vie : ce sera le grand
jour du jugement qui précédera l'ère messianique, l'ère
de bonheur terrestre sous un roi souverainement sage et
bon. L'humanité réconciliée en une seule famille unie
dans la vertu, la paix et Tamour, éclairée du flambeau
de la connaissance divine, c'est là l'idéal du messianisme
biblique, idéal, mêlé d'ailleurs d'espérances plus ou
moins étroites, suivant les prophètes ou les docteurs. Les
temps messianiques ne sont pas la suite d'une évolution
plivsi<|ni\ mais le résultat de la vertu. L'homme est Vu-
LB MYSTIQISIII JUIF JUSOU*A LA GLOTURB DU TALMUD 41
nique insinirnenl é% ce bonheur rêvé. C'est un bonheur
purement terrestre fondé sur révolution morale {h. 2,
3-4; Mieh. 4, i«3; Habac. 8, 14; Sephon. 3, iQ\ Zachar.
Il, 10; Pa. 99, 28, 29; /oe/, 4, 19; 7jaie,30, 23, 25; 41,
18, 19; E$éch, Af, l\ Jérém. 31, 12; 33, 12, etc., traité
Sanhédrin, pa$$im, notamment tout le dernier ohapilre).
— D'autre part le souffle ou âme retourne à Dieu el y
reçoit la récompense de ses mérites ou subit le châti-
ment de ses fautes. — A partir de Texil el sous rinfluence
des idées ambiantes, c'est surtout sous ce second aspect
que Ton envisage l'avenir ; c'est surtout Timmorlalilé de
r&me qui passe au premier plan, au préjudice de la résur-
rection des corps.
Voilà grossièrement esquissée la doctrine religieuse
des Juifs telle qu'elle se présente à nous dans le dogma-
tisme officiel du oanon biblique et talmudique. Tout
souci de la recherche scientifique et philosophique est
exclu. La Bible et le Talmud disent &rt et jamais dtôxi;
ils sont réimpression d'une théologie et non d'une philo-
sophie ; ils demandent Télan spontané du cœur et non
les déductions de la raison. Aux yeux des docteurs,
poser une question au sujet du fondement mémo de la
doctrine, c'est d'oras et déj& être impie; demander c'est
nier. La judaïstne dit avec haïe^ tf8. 8, 9 : « Les pensées
de Dieu ne sont pas mes pensées », et il s'arrôte avec le
Psalmiste (03, Ifi, a2)d6vant les limites de son savoir, ut
il dit avec Prou. 1^ 7 : le commencement de toute science
est la crainte de Dieu.
Le principe de la théosophie est que l'esprit humain
peut pénétrer l'essence même de Dieu et l'économie in-
terne de l'univers. Ce principe, le mysticisme l'apporta
et le cultiva au sein du judusme. Tout d'abord il altère
la conception de Dieu. Il tend à combler l'abime qui
sépare le Créateur de la créature. La pensée juive prend
42 LE MYSTICISME JUIF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUD
conscience des notions d'immanence et de transcen-
dance et elle donne à ces notions une expression
singulière. S'appuyant sur Dent. 33, 26 et Ps. DO, 1 (où
sa Gloire chevauche sur les nuées du ciel, et où d'autre
part il est appelé le « lieu » d'Israël), le Talmud appelle
Dieu «Makom» mpa (lieu, espace) (cf. Abboth, 2, 9; Gen.
Rab. 68, iO). Partant de cette dénomination le Midrasch
ajoute : 11 est écrit : « La demeure du Dieu éternel. »
Jusqu'ici on ne nous dit pas si Dieu est la demeure de son
univers ou si Tunivers est sa demeure, mais d'autre part
il est écrit : « Tu es notre demeure » (Ps. 00, 1) ; donc
Dieu est la demeure de l'univers, mais l'univers n'est pas
sa demeure {\).
Et sous une autre forme « Dieu est le lieu du monde,
mais le monde n'est pas son lieu (2). Le Talmud exprime
parfoiscclte idée souscette forme métaphorique : « Prends
garde de no pas heurter, fouler des pieds la Schechinah
(Gloire) ^:^''0^^ ^S:i pnn iSî<i (Tr. Kiddaschin 31 a), El Geiu
Rab, y ibid. ajoute l'explication suivante : « 11 (Dieu) est
comme un homme à cheval dont le vêtement flotte de côté
et d'autre; le cheval est attaché au cavalier, et non le ca-
valier au cheval (3), » c'est-à-dire si nous entendons bien
les choses le cheval est subordonné au cavalier et non le
cavalier au cheval, le cheval fait partie du concept cava-
lier, mais non le cavalier du concept cheval, ou : en reve-
nant à l'univers, Dieu n'est pas immanent mais transcen-
dant, ou : Dieu est l'espace universel dans lequel est
contenu l'uïiivers, mais Tunivcrs ne contient [»as Dieu.
1. hw irv^D n'n'pn dn ^^yiv i:s ^^î< aip mSn nzTO s^hd
Stt7 1:17*2 n'2'pn ^in^ nnî< yyro i^^dt hd ijvio irsS-.y dxi laSiy
"y^rfû laSiy ^^Ki uhrj
2. loip^ nhrjri yi^<^ nhrj h'OJ laipa n'i'pn
'. '"!:"2 ?^^■"• "i^\x* -;S*N» r^VE-::^ '"'^ri didh hv iwiiir iiaji
LE MYSTICISME JUIK JUSOl A LA CLOTUHK DU ÏALMl'D 4*?
Chasdai Crescas, le philosoplie juif le plus o^i^in•ll
avant Spinoza et celui-là même qui est dans la ligne
directe conduisant à Spinoza, explique ainsi ces passag^es
talmudiques : « Les anciens ont pour colle raison ap[»li-
qué le mot lieu ou espace à l'essence (à la formi') «lune
chose, parce que cette essence informe, détermine et
limite l'objet et puisque Dieu est TesscMice de tout ce
qui est, car il produit, détermine et limite tout, les anciens
docteurs lui ont appliqué le nom de Makom (lieu,
espace)... et celte dénomination est particulièrement
belle, car de même que les dimensions du vide entrent
dans les dimensions du corporel et de sa plénitude, ainsi
Dieu entre dans toutes les parties de Tunivers, est le
lieu qui les porte et l'espace qui les soutient (1) » (O/*.
Adonaty tr. 1).
Quoi qu'il en soit^ il y a dans ces lignes une prc^occupa-
tion métaphysique concernant la nature de Dieu et son
rapport avec l'univers, préoccupation (|ui s'oppose direc-
tement à laconception orthodoxe. Dieu n'est plus infini-
ment séparé de l'univers. Même Tr. Herach, M) compare
l'union de Dieu avec le monde à l'union de l'âme avec
le corpSy sans cependant vouloir mar(|uer par là comme
les stoïciens que Dieu n'est que Tàme de l'univers.
Ailleurs nous trouvons la première ébauche — très ma-
térialisée— de ce que la Kabbale appellera la concentra-
tion de Dieu sur lui-même. Le Midrasch Rahbah (len.^
section V, se demande comment le Dieu infini peut loger
dans un temple étroit construit par l'homme. Un païen
demanda à K. Meir : Conunentci» même Dieu dont il est
1. Remarquons en passant le point suivant d'une importance
capitale pour l'histoire du « spinosisme»: ce qui détermine Chas-
dai à cette interprélation, c'est la nécos«ilé de Imuxer tn J)ieu \v
principe de tout ce qui est corporel.
44 LR MYSTICISItË iVW JUSQU'A LA CLOttJRK f)U TAttUD
dit, Jérémie, !I3, â4 ! « Un homme peuMI M déi*obcr à moi,
dit Jàhvé, n*ést-eé pas (|tie Je remplie lé ciel el là terre,
parole de Jahvé » ][}ëul-ll parlât à Uù\M du hatil de
l'espace étroit qUi se trouvé entré le» ËhérUbi&s de l'arche
{ExodCy passim) ? Lé docteur répondit : « Régarde*toi
dans ce miroir » ; il le fit, et il se Vit éri grandeur natu-
relle. « Maintenant régarde-loi dan» cet autre miroir plus
pclit. » Il le fit, et se vit dé grandeur réduite. « Si donc toi,
faible mortel, continua le docteur, tu peuï voir ta forme
se changer à plaisir, comment û'en sêrail-il pas à plus
forte raison ainsi, (|ù Créateur! fo Midraëch h,, section
ihid, 34, eslenôoré pluç éj^plicitè \ « Lorsque Dieu dit à
Moïse : Construis-moi Udô demeuré, MoHé ft'étonua inté-
rieuremeul et pensa: Comment? la gloire divine ne
remplit-elle pas tous les mondes^ comment peuMi désirer
que je lui construise une demeuré: Et 11 lui fut répondu :
Moïse tu m'as mal compris. Je ne demande qu'une
demeure de vingt coûdéé9 de loUg et huit de large ; bien
plus, je descendrai et concentrerai ma gloire sur une
seule coudée carrée (I). »
Seul aussi, le mysticisme peut expliquer ^ue certaines
pages talmudiques s'aventurèrent k Interpréter tes mé-
taphores des écrits prophétiques comme l'expression
poétique d'idées philosophique^ ôt qUé Certaine^ autres
s'occupent de pénétrer lés pénêhants, lés travaux, les
souffrances ieHieM {A bodah Zarahi, Berâch. 59, SanhM.
95; ChfKj. 5,15).
Le premier de ces passages rëgle ainsi Remploi du
tomps de Dieu. Sur les 12 heures du jour il en emploie
3 à étudier la Thorah, les 3 suivantes à juger l'univers,
les suivantes à pourvoir à la nourriture de Tunivers,
les dernières à enseigner la Thorah auxjenfants en bas
1. n!DK Sy HGK "pra n:i3«^ dmW i1k# vhn liSf nSt
LE MYSTICISME JUIF JUSQU'a LA CLOTURE DU TALMUD 45
Age. Et la nuit? La nuil, il parcoiirl sur son Konib Ips
innombrables mondes qu'il a créés; le seconri présento
Dieu versant des larmes dont le bruit fait retentir les
mondes, chaque fois que la misère de son peuple exilé
parmi les nations lui vient à Tesprit. Bornons-nous à
ces deux, exemples. Us suffisent. A peine si ce grossier
anthropomorphisme atténue parfois ce qu'il a de cho-
quant en lui par l'expression « s'il se peut » (Sa7i/t. 96,
Rosch Hasch, 17, Chagig 13).
Dans la conception pure du judaïsme les <( voies » Ai\
Dieu sont les qualités avec lesquelles il apparaît en tant
que gouvernant l'univers et particulièrement en tant
que gouvernant l'homme.
Pour le mysticisme, ces « voies » deviennent des at-
tributs. Les ann de Y Ex, 34 , 6, 7 deviennent les mi^.
Le mysticisme fait une sélection parmi ces attributs;
il les groupe eu attributs de justice (1) et attributs de
grâce (2). Nous lisons, Genèse Rabbah y chsip, 12 : «< Dieu
dit : « Si je crée l'univers avec l'attribut de la grAce, les
« péchés seront trop nombreux; si je le crée avec l'attri-
« but de la justice, comment pourra-t-il subsister? Je le
« créerai donc à la fois avec l'attribut de la justice et Tat-
« tribut de la grâce (3). » La Kabbale ultérieure donnera
une place importante h cette idée de mélange harmonieux
fait de justice et de grâce et considérée comme fonrle-
ment ou « balance » de Tunivers.
Bien plus, — elc*est là une transformation à laquelle
nous ne saurions trop rendre attentif — le mysticisme
1. yi7\ m^.
2. D^amn ma.
3. n^N^n *'in a^an-in n-!*22 pSi^n nx "«jn Nin dn n'3'pn nos
4- ' LK MYSTICISME JUIK jrsOlVv LA r.LOTUHE DU TALMUD
lend à considérer ces altribuls iiidépeiiflammenl de
l>ieu, c ommo des essences en soi.
Lesdocleurs discnlenl (»S/?/i//. 38 a el C/tor/. 14 a)s,[n l<»
sens qu'il faut allribiier an pluriel du mol trdne qui
figure dans ce verset de Daniel: h Kl je vis comme on
plaçait des trônes et l'Ancien des jours se mita siéger... »
11. José exprime l'avis que ce pluriel s'applique aux
deux trônes dont l'un est alleclé a la justice, et l'autre à
la miséricorde de Dieu. HerachotJi 16 h présente Tatlri-
buldc la bonté et de la clémence comme comparaissant
devant Dieu (t). — Nous avons vu plus haut que Dieu
se sert de ses attributs comme d'instruments pour créer
l'univers. Cliagiga 12 confirme cette conception par ces
mots : « C'est au moyen de dix choses que l'univers fui
créé : la sagesse, l'intelligence, la science, la force, Ta-
vertissemenl ou limite, la vigueur, la justice, le droit, la
grAce et la miséricorde » (2), enfin et avec cette variante
dans leSi4AAoM de R. Nathan: «Au moyen de sept choses
Dieu créa son univers : ce sont la science, l'intelligence,
la vpgu(»ur, l'avertissement ou la limite, la justice, la
grâce et la miséricorde ».
Heujarquons d'abord qucî ces « choses » ne sont plus
les mêmes que V Exode appelle voies de Dieu. Pour les
obtenir on a choisi dans {'Kcriture des nom^ pouvant
bien désigner des attributs de Dieu, mais pouvant aussi
être pris [)our eux-mêmes. Ilemarquons ensuite que le
texte de C/iaf/if/a/i éiiniuon* dix choses, celui des Abholli
de R. Xalhan n'eu connait que sept. Les deux nombres
dix et .sY*/y/ jouissent également depuis les temps immé-
moriaux d'un é^ial prestige aux yeux des Juifs. Le nom-
bre sf'pi est à la base du calendrier juif et son caractère
t. ■j\-^*:m:y) "]rt: me yiïS Nzn
n^?2n"ai icni 'tSEttJQz pivi -1:2:1
*A rà .1 /i'ri-i>T.^ r^i- n-kT^tifx /. '
LE MYSTICIî^MK JUIK JUSgU A LA CLOTl HE DU TALMLM) î/
saciélui vienlile l'époque cliaMceane primitive iKs sept
jilanètes ob«;ervées par les Clialdéens et dont le culte
tenait une place capitale flans leur vie reli^Meuse. De là,
chez les Juifs, l<»s sept jours île, la seniain<\ l(»s sepl
années qui séparent une année de relAclie de Taulre, les
sept semaines d'années qui séparent un jubilé de Tau-
Ire, elc. ; de là, le rôle non-seulement du nombre 7, mais
du nombre 70, multiple de iO et de 7 ; d'autre part le
nombre 10 esl celui des 10 paroles du Uécalogueet c'est
assez pour justifier sa présence dans le mysticisme.
iNous aurons d'ailleurs l'occasion de revenir sur ces points
à propos du développement extraordinaire que ce mys-
ticisme des nombres prendra dans la littérature zohari-
lique. Dans la question qui nous occupe il semble que
l'on ait voulu à toute force, et contre toute logique,
atteindre le nombre iO ou 7. En effet, dans le texte do
Chagigah les mots « sagesse, intelligence, science sont
à peu près synonymes, ou tout au moins dans la langue
biblique, le premier contient les deux autres; il en est
de même pour les mots '* force et vigueur », pour u jus-
lice et droit», pour « grftce et miséricorde », de sorte que
les<iix choses se réduisent en réalité à cinq.
Maintenant quel est le sens véritable de ces textes? le
Talmud entend-il que ce sont ces attributs divins qui
ont présidé à Tœuvre créalric<\ c'est-à-dire que Dieu,
pour créer Tunivers, a manifesté, a mis en œuvre cer-
taines <|ualités à lui propres, ou que Dieu s'est servi de
certaines essences indépendantes de lui-même et exis-
tant en soi. Un passage tiré des Ahholh de R. Nathan,
ihid. 37, nous fournira la réponse à cette question et
nous fera apparaître la perturbation (ju'avaieut subie dès
ce moment les idées bil)li(]ues. Il y a sept Midoth ou attri-
buts (\\nfont le service devant le trône glorieux de Dieu.
Ce sont : la Sagesse, la Justice, le Droit, la Grâce, la
48 LE MTSTIGTSMB JUIP JUSOU'a LA CLOTURE DU TALilUD
Miséricorde, la Vérité el la Paix (1). Ces notions abs-
traites, ces idées considérées comme des réalités ou des
instruments, durent jeter un profond trouble dans l'es-
prit juif, et ce qui le prouve c'est la confusion qui règne
et sur leur nature, et sur leur nombre et sur leurs noms
mêmes.
Le Talmud ne sait plus comment les appeler et il se
liro d affaire par le mot dabar qui, dans la langue bi-
blique a déjà le double sens, de parole et de chose, qui
dans la langue post-biblique sert de terme générique à
toute idée nouvelle. On dirait que la pensée juive, en
même temps qu'elle prend conscience des idées abstrai-
tes, a besoin, pour pouvoir les comprendre, de leur prê-
ter au préalable une réalité matérielle. Les abstractions
les plus étranges sont réalisées. Riea n'est plus frappant
à cet égard que ce passage de Pemchim 54 a (cf. Bereschit
Rab,, ch. v) : « Sept choses furent aréées avant là création
de Tunivers, entre autres : la pénitence, etc.. >» (2). Mais
ce qui est certainement au fond de ces hésitations, de
ces gaucheries, c'est que la pensée juive est sur la voie
qui la conduit à admettre des hypostases intermédiaires
entre Dieu et l'homme; elle marche à grands pas vers la
<loctriDe de Témanation et du panthéisme.
La pensée mystique s'enhardit h pénétrer le mode de
création qui a appelé l'univers du néaht à Tétre. Dieu
projeta tout d'abord le monde dans sa pensée. De ces
mondes conçus il choisit le meilleur possible ou bien
même il créa des types de mondes différents et il en fit
une sélection. Oen, Rab, 4 : « Dieu vit tout ce quMl avait
Di^Ty". m2K D^^niT ton ttsu?^'
2. nrxirnn «ik niwp d'^rjn ^<^l:«r o'^'ip ^kisj onai nyac
aS'îyn n^nzS n?2"ip
LK MYSnCtSn JUIF jusqu'à la CLOTURE DU TALMUD 49
fail, et voici, c'était très biea » ; de ce verset R. Abahou
conclut que Diea créa diiïérents mondes avant d'en ar-
river à celui-ci. Alors seulement il dit : a Celui-ci me va,
les autres ne me vont pas(l). » BeresûhU Rabbah, sec-
tion m, fol. 3, col. S, appuyant sur ces mots : « Et il fut
soir » , alors que rien précédemment ne nous apprend
ce qui peut être le soir, croit trouver là une allusion à la
préexistence dans le temps. De même, du terme ordinal
(c premier joui^ », il Conclut que Tordre du temps avait
existé aup&ravant. R. Abahou en conclut que Dieu avait,
avant la création de ce monde, tenté des mondes divers,
qu'il avait aussitôt anéantis.
Cet optimiste leibnitzien est «^ sinon sous la forme
prédde de Leibnit^ ^^ du moins d'une manière générale
d&û6 la ligne de l'orthodoxie Juive. Mais il ne faut pas
croire que le pessimisme ne soit pas, lui aussi^ représenté
par la doctrine mystique. Un docteur Jouant précisément
sur 6e même verset de la Genèse fait des mots qui signi-
fient « très bien » (S), les mots « bonne est la mort (:{) »
et nous rencontrons, dans Beraehol 10, cette expres-
sion du pessimisme le plus désespéré : h II (Adam)
prit conscience du jour de la mort et entonna un chant
de triomphe » (4).
Nous avons 6ité plus haut le passage de Ldvifiqup
Rab. 32 et du Midrasch Tehilim, 104, 2, rapportant que
Dieu pour créer la lumière s'enveloppa d'un vêtement
lumineux dont Téclat inonda la terre. Il faut quelque peu
appuyer sur ce passage. Il faut d'abord le considérer
^ 1. iKDa in2« '1 iû« 1^^ lie n:n"! ncy wk S^ t\\^ u^rh^ Nir
2. iNQ ma.
3. nio iTta.
hO LE MYSTICISMK 4L'II' JLSOl*A LA r.LuTl HE III TALML'D
cuninie une aniplificalion de Ps. iVA, 2 : « H s'enveloppa
de lumière comme d'un vêtement. » Puis il y a ici un
souvenir de la vieille mythique chaldéenne. Dans celte
mylhique, le vertement de Marduk, le Dieu suprême, lient
une place dans sa lutte avec Tiamat, le monstre marin,
ou le chaos à l'origine des choses. Le vêtement est écla-
tant de lumière et lui sert à vaincre les ténèbres, à y
porter la lumière, l'ordre et la vie.
Enfin et surtout ce passage a une couleur panlliéisti-
que, la lumière est adhérente à Dieu. La lumière n'est
qu'une enveloppe, une forme d'être de Dieu. On peut
entendre aussi que l'essence de Dieu, n'ayant aucune
qualité, ne peut être lumineuse et que pour faire rayon-
ner la lumière il a fallu — c'est ainsi que l'entendront
et le développeront les kabbalistes ultérieurs — que Dieu
jetât autour de cette essence une enveloppe plus gros-
sière, plus matérielle.
La création ex nihilo ne satisfait plus la pensée juive.
La notion dualiste d'une matière première^ coexistante,
me semble résulter du passage suivant. Le Talmud de
Jérusalem 77 a rapporte comme une donnée très an-
cienne au nom de |{. Jehudah b. Basi, ce qui suit : « A
rorigine des choses l'univers était de l'eau dans de
l'eau. Eneiï»»t, il est écrit : t< Le souffle d'Elohim planait
« sur la face des eaux ; de cette eau, Dieu lit de la neige ;
« de celle neige. Dieu fil la terre » (1). (Cf. Midrasch
« Misc/i/e, 93, 3.)
Dans les PirAéde R. Eliézer, 3, l'on rapporte au nom
de Bar Kappara que le sens liltéral de l'Kcrilure semble
bien marquer une matière première coexistante et c'est
le tohu-bohu qui constitue cette matière. Chagigah 14 6
LE MYSTICISME JIIK Jl>C»li'A LA CLuTL RE DL TALMll) 51
porte ces mots : t< Quand vous arriverez auprès des
pierres de marbre pur, gardez-vous de dire : eau, eau. »
Dans le passage mystique, la pierre de marbre pur est
la pierre fondamenfale ^^T^v px de la création. Le sens
de ce passage est donc le suivant : « Quand vous traiterez
de la matière première, gardez- vous d'admetlre un
double principe; ne dites pas : Les eaux supérieures ont
fécondé les eaux inférieures. »
Chagigah ii « et Midrasch Kumolh 3 nous présenlont
ridée de la création conslanle : »i Dieu crée tous lesjours,
comme il est écrit»(1): « Dieu renouvelle chaque jour
l'œuvre de sa création » el ihid, : « Chaque jour sont créés
des esprits nouveaux » (2). Ces lexles n'enlendent pas,
croyons-nous, que Dieu maintient à fout instant le monde
existant, ce qui serait anticiper sur Descartrs, mais qu'il
jette à chaque instant dans Tespace des mondes nou-
veaux.
De même que le mysticisme tend à diniinuer de plus
en plus l'abîme que le mosaïsme a jeté entre Dieu et
l'homme, de même il rapproche d'une manière générale
le monde supérieur du monde inférieur. Peu à peu l'un
est considéré comme le reflet de l'autre. Le ciel est le
prototype de la terre. Dieu avant toute autre chose avait
créé la Thorah. Cette Thorah lui servit ensuite de mo-
dèle; il la regarda comme un architecte regarde un plan.
Or, la Thorah étant, pour la pensée juive, la source do
tout, elle est en quelque sorte l'idée des idées qui a ins-
piré Dieu. Le mysticisme juif projette au ciel une idéa-
lisation de tous les objets de la terre. « Toutes les œu-
vres de la création furent créées dans leur stature parfaite,
dans la plénitude de leur intelligence et de leur beauté »
•^ v-T!-i rs*"'::: n*^vi t<^ii 122
52 LE MYSTiaSMB JUIF JUSQU'A LA CLOTURB DU TALMUO
{Rosch Haschana II a; Hulin 60 a). Il pousse celte idée
aussi loin qu'il peut, avec son exagération coutumière.
Le nombre 7 en vigueur en bas Test de même en haut.
Il ne fait^ en somme, que revenir à son point de départ,
puisque les Chaidéens en avaient déduit le caractère sa-
cré des sept planètes observées par eux. Il y a donc sept
ciels : l'un d'entre eux porte le nom de Zebul (1) (le mot
zebuly signifie splendeur et n'est qu'une dénomination
synonymique du Temple de Jérusalem, I Rois^ 8, 13).
Dans ce ciel réside la Jérusalem céleste, prototype de
la Jérusalem terrestre. Dans cette Jérusalem est le tem-
ple idéal, modèle du temple de Sion. Sur Tautel de ce
temple, Fange Michaël présente chaque jour en offrande
à Dieu les âmes des justes {Chagigah 11 b). Tout ce qui
est sur terre a son représentant au ciel. On y trouve
même des écoles faites sur le type et avec la destination
des écoles rabbiniques {GtUen 68, Baba Mezia 59). Les
anges de l'échelle de Jacob trouvent en haut et en bas
le même visage de Jacob, en haut le Jacob supérieur
type et en bas le Jacob inférieur copie ; ils montent pour
contempler la figure d'en haut et redescendent pour
contempler la figure d'en bas (1). — Bref, et ce sera la
meilleure manière de résumer cette conception, « Dieu
ne fait rien sans méditer le type idéal dont le monde
terrestre est le reflet. — Pour les gnostiques aussi, par-
ticulièrement pour les ophites, la communauté sacrée du
monde céleste est le prototype de TÉglise terrestre, con-
ception qui a également passé au christianisme dogma-
tique. Origône dit (C. Cels. YI, 35) :« Quelques-uns fontde
rÉglise sur terre un écoulement d'une Église céleste et
d'un Ëon supérieur » {i%%kr^oiq Tiviç iicdupavCou Kal xpeiTovoç
a'uovoç a-Tcop^tav ervat ty;v kiA y^ç £xy.Xr,c{av). — La lettre aux
1 . S-27 .
LB MYSTICISME JUIF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUD 53
Gaiates parle d'une Jérusalem céleste qui est libre et la
mère de tous {Ctalaies, 4, 26.) : i^ 3à dKvco 'UpoucoLkriiL èXsj-
Les Valentiaiens disaient expressément (d'après Irén.
Il, 7, 1) que les choses de ce monde ne sont que les
images, les ombres des choses célestes et supra-sensî-
bles.
Nous avons ici, comme on voit, une simple applica-
tion mystique des « idées platoniciennes ».
Le rapprochement de Dieu vers la nature et rhomnie
transforme aussi l'angélologie. Pour que le bond de Un-
fini vers le fini puisse se faire accepter par le mono-
théisme mosaïque, le mysticisme sème, tout le long de
la route, une profusion d'esprits dont la gradation con-
duit insensiblement d'un terme à l'autre.
Le monothéisme devient moins inflexible; les anges
ne sont plus de simples missi de Dieu : ils prennent un
caractère propre, des attributions propres; ils devien-
nent la déification de toutes les forces naturelles, de
toutes les abstractions, de tous les modes et de toutes
les formes d'êtres ; ils deviennent les prôte-noms d'un
polythéisme qui n'a pas conscience de lui-même. Ce qui
le prouve le mieux, c'est la manière dont se forment
leurs noms par exemple : Jofielou Beauté-Dieu, Za<;/.a-
gel ou Pureté«Dieu, Acatriel ou Couronne-Dieu {herach.
7a),OurielouLumière«Dieu,RaphaëlouGuérison-Dieu,
{Jomçj 37 a), Souriel ou Taureau-Dieu [Herach. 54 a), Dou-
bel ou Ours-Dieu {Joma 47 a). Tous ces noms sont com-
binés pour l'adjonGlion du mot Bl (Dieu) avec un nom
abstrait quelconque^ A chaque être du monde sensible
on prépose un ange [Pesachim 118, Jalkut Lamenta-
tion 8, 1). Non seulement chaque individu, mais chaque
peuple a son ange (Sabbath 156). « La famille céleste
pst romplèle comme la («mille torrestro, of lo mcui'li'
5i LE MYSTICISMK JUIK JUSQU'a LV CLOTURE DU TALMUD
des esprits est encore plus innombrable que celui des
corps » {Pesikla Rabba 33 . Même il dépend de Thomme
d*en augmenter le nombre. Chaque bonne action crée
un ange de lumière, chaque mauvaise action crée un
démon de ténèbres (Al/gem, Zeit. des Jzideuthutm, 111
Jahrg., n«» 99-iOl ; IV Jahrg,, n°^ 17, 26, 27, 40, 41).
Les anges sont divisés en deux groupes bien distincts :
les anges du bien, el les anges du nial^ les anges de
lumière et les anges de ténèbres^ les anges proprement
dits et les démons. Nous avons vu que, dans le judaïsme
pur, le mal n'existe pas en soi, il n'a aucune place dans
le domaine de Tabsolu, et par conséquent ce dualisme
n*y a aucun sens. Le mysticisme apporte celte idée que
le mal est, indépendamment de Taclion humaine ; même
il y a des êtres mauvais qui en sont Tincarnation, il y a
des forces mauvaises conjurées contre Dieu même. C'est
là une nouvelle et très significative concession aux doc-
trines étrangères.
A la tète des anges du bien est Métatron; Métatron est
désigné comme le représentant de Dicn (Sanhédrin 38 ô) :
« Dans Ex. 23, 20 il est dit : « Il (Dieu) parla à Moïse
« en ces termes: « Monte vers Dieu. «Le Talmud objecte :
« Pourquoi le texte ne dit-il pas monte vers moi »; et
il répond: C'est Métraton qui transmet cet ordre à
Moïse, Métatron dont le nom est comme celui de son
maitre (1). » Dans un autre passage du Talmud Méta-
tron est présenté comme étant chargé spécialement
« d'inscrire dans le livre divin les mérites d'Israël (2) •>
et R. Acher est taxé d'apostasie pour avoir émis cette
opinion. Si R. Acher voulait simplement dire que Mé-
1. n^S i^N* • • • .tS ^rr*2 ^S\s nSy .th: Sx nS:? i^n hï^c Sn*:
L». Sn^uh NiT.iT nnic"'^ sn^un n^S n'fzn^n^NT ^ntz^cc ^^n
LE MYSTiaSMi: JLIK JlSvC A LA CLOTLRK DU TALMll» rC>
tatroo est le scribe de Dieu, on ne comprendrai l pas la
sévérité du Talmnd à son égard. Mais nous croyons voir
dans cette opinion une doctrine semblable à celle des
gnostiques, qui admettent au-dessous de Dieu nn 6s?ç
sT/iitsupTo; ou vs^ioriOr,; réser\'é à l'ancienne loi, à Israël
et subordonné au Père éternel qui ne s'est manifesté
aux hommes qu'avec la nouvelle loi. En effet, ailleurs
[Chagiffah 15 b), ce même R. Acher qui n*est autre que
R. Elischa h. Abouïa» surnommé ainsi en raison même
de ses opinions hétérodoxes {Acher signifie Tautre, terme
fort méprisant dans le langage talmudique), considé-
rant la puissance de Mélatron, dit : '< Peut-être faut-il
admettre qu*il y a deux puissances (1). » Le mysticisme
juif le plus hardi ne pouvait laisser passer celte doctrine
sous peine de saper les fondements mêmes du judaïsme.
Ailleurs, Métatron semble se confondre avec le » Prince
de Tunivers » : il assiste à Torigine des choses, il est un
îejrepoç Oeiç chargé par le Père de créer l'univers [C/nt-
lin 60 a, Jebamot 16). Midrasch Gen. Rabba \, \^ nous
fournit cette explication étrange. « Il y a des interprètes
qui expliquent Métatron comme le faisaient Ben Azaï
et Ben Soma, à savoir que la voix de Dieu s'incorpore on
lui... » D*après R. Josuaben (ihanaya (cf. Bâcher, Agada
des Tan., p. 454), Mélatron est le doigt de Dieu. ïargum
Jonathan nous le présente comme une incarnation d'Ile-
iioch qui d'après Genèse, i>, 24 est enlevé vivant au ciel.
Nous rendons attentifs à cette conception qui réapparaî-
tra enveloppée d*un brillant lissu de légendes dans la
doctrine mystique de Tépoque des gaonim. A côté de
1. ^n nrwi ^nu; DlS\n on kqu;, ce que Hai Gaon explique
ainsi : II faut ealendre ces mots au sens des Persans qui admettent
Ormuzd et Ahriman, c'est-à-dire un principe bon et un principe
mauvais, une source de lumières cl une source de ténèbres. (V.
En. Jacob, ad hoc,)
.»
5H LE MYSTICISME JUIF JUSQU A LA CLOTURE DU TALMUD
MétatroQ nous avoasi à li^ tète des anges du bien son
confrère Syndalfopj, ppmmons encore le « Prince de la
mer », le <( Prince du désert », le a Prince des ruines et
lieux désolés »^ ,
A la tète des démons est.Samael. 11 commande à des
légions innombrables (le Roucholh et de Schedim. Les
esprits malfaisants entourent Thomme par troupes. Ils
sont aussi hostiles à son corps qu'à son âme. Ils l'atten-
dent à sa naissance ; ils €;nveloppent sa tête de mille dan-
gers, ils jettent dans son cerveau des fantômes terribles.
Ils sont partout, aucun être ne pourrait supporter la vue
de tous les esprits m apvais qui le guettent, (^uand nous
donnons mal c'est qu'ils assaillent notre être, c'est qu'ils
souillent notre corps, surtout notre visage et nos mains.
Us sont sur l'çau que nous buvons, sur la surface des
sources où nous puisons; ils sont si nombreux qu'ils
usent par le frottement de leurs doigts les vêtements
des docteurs {Beracho(fy 6, SçtbbcU 156). Ils sont puis-
sants, car ils sont plus nombreux que nous et » se hé^
rissent autour de pops, commç une palissade fiulo^r
d'un champ ». Chacun en a mille à sa gftuche et dix
mille à sa droite, par allusion à Ps. Oi, 7. Quand nous
nous sentons serrés dans une foule, ce sont eux qui nous
pressent; quand nos genoux el nos membres sont cour-
baturés, ce sont eux qui pèsent sur noqs. Des formules
s'introduisent dans le judaïsme à Teffct de conjurer
leur action ; il y a des moyens préventifs contre eux, il
y a des amulettes couvertes d'inscriptions propitiatoires
destinées à parer leyr^ coups [Sajbbaf. 67 a ; Pesachim
111 ù). A toute heure du jour les espaces sont le théâtre
d'une lutte acharnée entre les anges du bien et les dé-
mons. L'homme peut beaucoup sur l'issue du combat.
— Leurs fonctions dans Téconomie générale sont in-
nombrables. Il y en a qui sont chargés spécialement des
LE MTSTiaSlfE JUIF JUSQU A LA aOTURE DU TALNUD 57
services célestes, d'autres sont attachés au service de la
terre et notamment à celui de Thorome {Sabbat 117 6),
d'autres sont toujours sur le chemin du ciel et de la
terre. A chaque mode de pensée, à chaque mode d'ac-
tion dans le bien et dans le mal correspondent au ciel»
sur la terre, au dessous de la terre et dans tous les es-
paces, on groupe d'anges ou un groupe de démons. La
fantaisie juive se donne libre carrière; elle crée : Akulriel
chargé de porter à Dieu les paroles et les pensées de
pitié des hommes (^^rocAo/A 9 a) ; Syndalphon, qui est
de cinq cents parasanges (remarquons celte mesure per*
sane) plus haut que tous ses compagnons, et qui passe
son temps à tresser des couronnes pour son Créateur
{Chagigah i3 b). — Chaque jour Dieu crée une classe
d'anges qui récitent devant lui un cantique et dispa*
raissent (Beresch. Rabb,, sect. 78; Echa Babba.Gha,!^. 3,
Y. 22, et Chagigah i4 a). Les anges ne comprennent que
l'hébreu, c'est dans celte langue qu'il faut leur adresser
des prières {Sabbat i2 b, 76 a). Tous les anges se pré-
sentent chaqne jour pour qu'il en soit fait la revue ; ils
passent en un clin d'œil devant le trône divin, puis ils
vont reprendre leur rang et leurs fontions. Quand une
âme après son séjour terrestre vient rejoindre en paix
la patrie céleste, il se fait un frémissemenl joyeux dans
toute Passemblée des anges, la nouvelle passe au vol
d'un groupe à l'autre. Tous poussent un immense cri
d'allégresse pour remercier Dieu de leur avoir rendu
une de leurs précieuses compagnes.
Quant à la substance dont sont composés les anges,
le Talmud la compare tantôt à un feu, tantôt à un mé-
lange de feu et d'eau, tantôt à une lumière, enfin et sur-
tout à un souffle ou esprit. Nous surprenons ici le che-
min que parcourt la pensée juive, pour arriver à la dis-^
tinction tout abstraite de l'esprit et de la matière. Les
58 LE MYSTICISME JUIF JUSQU^A LA CLOTURE DU TALMUD
anges ont d'abord été considérés comme des corps su-
périeurs faits d^une matière supérieure^ c'est-à-dire des
éléments feu, eau, puis d'une matière encore plus sub-
tile, la lumière ; enfin l'esprit pur se dégage entièrement
de sa gangue matérielle. La langue hébraïque man-
quant de termes pour cette notion y adapte le mot rouach,
vent^ souffle, qui s'éloigne de plus en plus — avec le
développement du mysticisme — de la conception très
matérielle qui s'y attache dans la Bible, Nous verrons
que l'histoire d'un certain nombre de mots bibliques en-
registrera fidèlement lliistoire du mysticisme.
Parce que le mysticisme atténue la distance entre
Dieu et la nature et notamment l'homme, il faut que
celte nature et cet homme ne soient pas trop indignes
de ce rapprochement, il Faut qu'il s'y rencontre certains
éléments qui autorisent et appellent ce rapprochement.
Ainsi le mysticisme est naturellement amené à distin-
guer au fond de cette nature des essences supérieures
mariées à elle pour un temps^ mais dont l'origine et la
destination sont plus hautes. L'angélologie était déjà
un moyen de semer sur tout le long de la roule une série
descendante d'esprits. Mais il faut que dans l'homme
même habite un esprit, qui soit par sa nature et sa tin
apparenté avec Dieu. C'est le mysticisme qui a apporté
à la pensée juive la conception spiritualiste deTàme que
le dogmatisme biblique avait sinon ignorée, du moins
laissée hors de son horizon.
Pour bien marquer la distinction de cette àme d'avec
le corps, le mysticisme l'a présentée comme préexistente
au corps. Dieu créa à l'origine des choses un certain
nombre d*àmes de.stinées à s'unir au corps. Le Talmud
parle d'un trésor ou magasin où les âmes sont renfer-
mées jusqu'à l'heure de leur descente. Ce sont elles dont
il est parlé au Ps. *39, verset 1 6. . . : <« Dnn*^ ton livre elles
LE MYSTICISME JUIP jrSQi: A LA CLOTURE DU TALMUD 59
sont inscrites » (cf. San/iedrin 38 6 et Sabbat 152 b).
D'après Aboda Zarab^elles sont cachées sous le trône de
Dieu dans un réservoir (1); d'après Chagigah 12 by elles
circulent librement dans les plaines célestes, de compa-
^ie avec les âmes des justes qui ont déjà passé par des
corps (2). Elles habitent au septième ciel parmi les au-
tres trésors de vie et de bénédiction. Le Messie ne viendra
que lorsque toutes auront connu la vie du corps [Jeba-
moih 62 et Niddah 13) (3) ou avec ce correctif (Midrasch
Qoheleth) : «cLe roi messianique ne viendra que lorsque
seront apparues toutes les âmes que Dieu a réalisées dans
sa pensée » (4). Les docteurs discutent sur la question
de savoir ce qui détermine Tàme à s'associer au corps et
le Talmud se domande si Tâme entrée dans le monde
corporel est un esprit tombé qui doit expier ses fautes
ou si Tunion au corps est une épreuve imposée à toutes
les âmes, afin que, dans la lutte contre les passions inhé-
rentes à la matière, elles puissent prendre conscience de
leur valeur et confirmer leur haute origine^ ou mentir à
celte origine. Le Talmud laissant la question en suspens
conclut que le meilleur pour Thomme dans Tune et
Tautre hypothèse est d'ôlre très scrupuleux sur ses ac-
tions. — Le Midrasch considère la vie de Tâme unie au
corps comme une épreuve. Gen. Rab. 9, nous lisons :
u les prescriptions n'ont été données à Thomme que
comme une épreuve, c'est par la douleur que Thomme
peut mériter la vie future » (5). — Et ailleurs : «il faut
que Tâme pour connaître la vie connaisse Tinstincl du
4. niQW liriN ou r^u (?)
2. m^na^S ^n'tTOjr ]ncttr:T a^pny Si; ]txûw: ia niaiv
5. imc^ rrro n^ rn mnzn fin ]n2 «]i3rb kSk miiran ^zro hi
H2n aSiv "nS \>h2 mnsn
60 LB MYSnCISMB JtHF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALM UD
mal ; les passions sont nécessaires, autrement l'homme
ne virfAit pas, si riiistifict du mal n'était pas, Thottittie
ne construilrait pas de maison, ne se marierait pas, tie
se livrerait pas au commerce «> (1). Enfin Chagigah 15 a,
parlant de la lutte, de la guerre, de l'antithèse qui est
au fond des choses et qui est voulue par Dieu, ajoute :
a Toute chose a son contraire; il (Dieu) a créé les justes
et il a créé leurs contraires, les iliéchants ; il a créé le
paradis et son contraire, Tenfer » (2). Le mysticisme tal-
mudique ne considère donc pas la vie comme une paix
béate, mais comme Une action de T&me en guerre avec les
passions. Nous retidons attentifs à celte antithèse que le
mysticisme juif appelle aussi la balance des choses. Cette
notion sera l'objet d'un développement très étendu dans
la Kabbale ultérieure.
Nous savons par Irénée, I^ 31, 2 et Épiphane^ 26, 4;
Clément d*Alexandrie, Strom., III, S, 5, que certaines
secles gnostiques héritièlres des anciennes doctrines phal-^
liques et orgiastiques avaient poussé le libertinage jus-
qu'à pratiquer la communauté des femmes. Elles (parti*
culièrement les Caïniles) légitimaient ces pratiques en
disant que personne ne pouvait atteindre la félicité « qui
n'avait pas passé partout» . La littérature talmudique a
gardé la trace de leurs ravages au sein des Juifs. Nous
lisons dans le Midrasch Qohel. Rab. 1 , 8 : « Un des disci-
jples de R. Jonathan passa aux hérétiques {minim). Son
maître le rechercha et le trouva occupé à des aptunioth{?).
Les hérétiques firent dire au maître : N'est-il pas écrit,
Prov. i, 14 : Associe ton sort au nôtre, une seule bourse
pour nous tous (verset dont les hérétiques se réclament
\ . "jnji H102 nVi nw» nm nVi nn dtn n:a nS T\ri yr ^ViSnw
2. «-^2 ]T^]3i «13 D'înn Nia oipnx ki2 ... HT nw*^ HT PN d:
LE MYSTICISME lUIK JUSQU^A LA CLOTURE DU TALMUD 01
pourlégilimerla communauté des femmes)? A ces mots le
docteur prit la fuite, mais ils le poursuivirent et lui criè-
rent : Docteur» exerce donc un pieux acte d'amour envers
cette jeune personne (ils se trouvaient en effet occupés
avec une jeune fille). Les hommesjuifs agissent-ils ainsi?
reprit le docteur d*un ton plein de reproches. Pour toute
réponse ils reprirent le verset des Proverbes, Alors U
continua à fuir et ils le poursuivirent encore jusqu'à ce
(ju'il eût atteint sa. maison et qu'il se fût enfermé chez
lui, et ils crièrent à travers les murs : Va, Rabbi Jona^
than, va, et dis à ta mère que tu n*as pas osé te retourner
et nous regarder de près» autrement tu aurais davantage
couru après nous que nous après toi » (cf. Qohel. Rab.
4 y 9; Aboda Zara 16 b ; ^alkui Micha^ 1).
Mais revenons à Tidée de préexistence ou plutôt à
celle qu'elle implique, à savoir l'idée de réminiscence.
Nous lisons, en effet, Tr. Niddah 30 : « Avant la nais-
sance de l'enfant, toute la Thorah lui est enseignée,
comme il est écrit : « Alors que les mystères de Dieu
« étaient sur ma tente » (où le Talmud voit une allusion
à la vie anté-terrestre). Au moment où l'enfant apparaît
au jour, un ango s approche de lui, le frappe à la boiiclio
et lui fait oublier toute sa science (1). »
Dire que Tâme a connaissance de toute la Thorah,
c'est traduire exactement, dans la langue du mysticisnu>
juif, que l'âme avant d'entrer dans le corps a contemplé
auprès de Dieu le spectacle des idées. Ibid. Niddah 30 b
exprime la même idée sous une forme plus obscure :
A Quand l'homme nait, ce qui était fermé s'ouvre ot ce
qui était ouvert se ferme, c'est-à-dire il oublie ce qu'il
savait dans l'existence anté-terrestre et il apprend à
1. Sy .tSn iiDa l'sxia; niD niinn Sd im^ ]noSo tS-jc an::
•jcn n3u*2i V2 v^' •!-n2S': -jnS?2 ni dS^vS t^mS xy^c y^T^ ^bn^
OSÎ LE MYSTICISME JUIF JUSOU*A LA CLOTURE DU TALMUD
nouveau, c'est-à-dire le ciel se ferme pour lui et le spec-
tacle de la terre commence. »
L*àme est Télément essentiel de l'homme celui qui dé-
termine son individualité, son moi. UsLnsSanh. 91 nous
lisons en effet ce passage singulier : Antoine (l'empereur
ou le gouverneur?) demanda un jour à R. Jchuda : « A
quel moment précis Yktne est-elle donnée à l'homme, à
rheure de la conception, pendant la grossesse^ ou à la
naissance? » Le docteur répondit : « A l'heure de la
naissance. » Antoine reprit « Comment cela est-il pos-
sible, puisque le corps sans âme n'est qu'un amas de
chair» proie de la pourriture? »
C'est donc bien Tàme qui est la vie du corps.
Le Talmud de Jérusalem (cf. Genèse Rab. 14) nous
présente cinq dénominations ou (le passage n'est pas
clair) divisions de Tàme humaine qui sont : « Neschamah,
Rouach, Nefesch, Jechidah, Chajah » (1). Le Talmud
n'explique pas ce qu*il entend par ces mots ; mais, nous
fondant sur Tétymologie, nous pouvons dire sans trop
de hardiesse : Neschamah est l'âme proprement dite
dans son sens le plus abstrait. Employé dans la Genèse
avec une acception toute matérielle {Gen. 2), ce terme
devient pour le mysticisme la dénomination de l'âme
en tant que distincte du corps. Rouach désigne plutôt
Tesprit ou l'élément rationnel ; Nefesch^ Tâme sensible ;
Chajah^ Tâme vitale. Quant au dernier terme Jechidah,
il signiRe littéralement unité et désigne précisément
Tâme en tant que déterminant le moi ou en tant qu'éta-
blissant son union avec le corps. Dans le Midrasch
Qoheleth, fol. 82, col. a, apparaît également la distinction
de nac: et «;£:. R. Bon dit : « Au moment où l'homme
dort, le corps le dit à la Neschamah, la Neschamah au
LK MYSTICISME JUIF JISOU'a LA r.LOTUIlE DU TALMUD (i^
Nefesch, le Nefesch à l'ange» Tange au chérubin... el^
ainsi hiérarchiquement jusqu'à Celui qui a dit au Monde :
« Sois » (cf. Vayikra Rabba, sect. 32, fol. 172» col. b).
Dans Taanit 17 b on parle encore d'une âme supplé-
mentaire, et on entend par là que pendant toute la
durée du sabbat et des jours de fAte, le Juif reçoit de
Dieu un redoublement ou un supplément de vie et en
quelque sorle une âme nouvelle.
La loi sexuelle qui tient une place si importante dans
la mythique et la poétique du polythéisme de tous les
peuples et qui était cachée au fond de la plupart des
doctrines mystiques s'imposa à son tour à l'esprit juif
avec une telle force qu'elle devienda peu à peu te centre
de toute la Kabbale. Le Talmud nous en présente la
première ébauche dans Berachoth 61 a [Kerubin 18»
BereschU R. 8) : a Ce premier homme a été créé avec
deux visages ou aspects, mâle d'un côté et femelle de
l'autre » (1) et le commentateur Raschi explique : Dieu
créa tout d'abord une forme à deux visages» l'un devant
et l'autre derrière, puis il fendit le tout par le milieu et
fit Eve de l'une des deux.
Un sens mystique s'attache au mariage {Sanh. 22 a et
Soiah 2 a) : a Quarante jours avant la formation de l'en-
fant mâle (dans le sein de sa mère) une voix divine pro-
clame quelle enfant sera sa femme (2). » Et ailleurs ce
mot qui se rencontre plusieurs fois : « Quand un homme
et une femme sont réunis, la gloire divine réside parmi
eux (3). » La première union a un caractère indissoluble
et le mysticisme s'oppose à Tinslitulion du divorce pro-
clamé hautement légitime par le dogmatisme rabbinique
1. "jNDD nap:i ]«Da idt ptt7Nnn aiN Nns: ]^sin3 n
2. "»rSsS 'rSs nn nN3fv Sip n^ ii-.n ni'^i"' aiip dv d
3. anf^n n:^Dit; n^xi «j^n
64 LE MYSTICISME JUIF JUSQO'a LA CLOtURB DU TALMUD
{Jebamoth 63 a, Sanh. 22 a ei d) : a L'homme r>e trouve
de sérértité d*Ame qu'avec sa première femme et la
femme ne peut contracter d'union véritable qu'avec sou
premier mari » (1) et ibid. : « Tout peut être remplacé,
excepté la feihme de sa jeunesse. » La notion de loi
sexuelle ne s'applique pas seulement à Thomme, mais à
la nature terrestre et à la nature céleste, à Dieu et jus-
qu'aux abstractions mêmes. Gen.R. 13, parlant du chaos
primordial présenté comme Un immense océan, dit :
« Les eaux supérieures furent des eaux mâles et les
eaux inférieures des eaux femelles (2). Lôrs de la créa-
tion les unes fécondèrent les autres ». Chagigah 42,
et Gen. A. 10 présente cette idée sous une autre forme :
<c Comment Dieu créM-il le monde? Il prit deux moi-
tiés d'œuf et les féconda l'une par l'autre (3). » Le Tal-
knud se fondant sur Isaïe, Stt, 10, appelle la terre : « La
fiancée, la vierge de Dieu (4) » {Gren. R. 11). R. Simon
R. Jochal enseigne : c< Le Sabbat dit à Dieu : « Maître
de l'univers, chaque jour de la semaine a sa compagne
[zuff^ syzygie), excepté moi. » Dieu répondit : <« Que l'as-
semblée d'Israël soil ta compagne. »
La forme humaine elle-même prend un sens mystique
et est considérée comme la forme supérieure qui préside
à l'ensemble des choses. Se rattachant au passage de la
Genhe qui fait de Thomme l'image, la ressemblance de
Dieu, les mystiques étendent le divin sur toute chose au
2. map: D^:T3innni u^^y^ D^Mvn a^cn
3. Dans la cosmogomie védique Brahma couve dans l'œuf cos-
mique une aimée cosmique, c'est-à-dire 200.000.000 d'années; puis
il brise l'œuf en deux parties et fait de Tune la voiHe dort^e du ciel
et de Taulre In surface argentine de la terre.
4. nVTc, ncnx, nS:
IB'MYSTICISME JUIF JUSQUE LA CLOTURE DU TALMUD 65
moyen de la forme humaine et ils vont jusqu'à dire :
« Plus il y a d*hommes, plus aussi il y a d'images du di-
vin et plus il y à de divin dans la nature. » Jehamoih 53
6» biâe dit : « Quiconque manque de satisfaire à la loi
de reprodiiction est un assassin et diminue la Grande
Image (1). )»
Le mysticisme, en rapprochant Dieu de rhomme,rap«»
proche Thomme de Dieu(SaitA. 1 1 : cf. Psac/dm 68) : « Les
justes sont pltis grands que les anges qui servent devant
la facede Dieu » (2). Gen. R. 21 : « Les anges du ser-
vice divin disent à Dieu : « Qu'y a-t-il de bon dans
lliomme ?» Il leur répond : Sa sagesse est plus grande
que la vôtre (3). Gen. Rabba 69, et Jalcut 1,743, 945 :
« Les justes augmentent par leur piété la force de
Dieu »(4), et « Les méchants s'appuient sur Dieu mais
les justes, Dieu s'appuie sur eut (5). » Nous rencontrons
icipodt la première fois ce que les kabbalistes ultérieurs
appelleront rinfluence de la nature sur Dieu^ à savoir que
les justes ont une action puissante sur Tissue du combat
qui se livre entre le bien et le mal. Celui qui accomplit
un acte moral devient le collaborateur de Dieu dans
l'œilvre de bien. Chaque cérémonie, chaque prière émeut
les sphères supérieures et a une répercussion jusqu'à
Dieu même. « Chaque bonne action donne naissance à
un ange de lumière. Les anges tressent des couronnes
avec les sons mélodieux sortis de la bouche de ceux qui
chantent des hymnes à Dieu. )>
1. m^tn ttTOOi n^iy\ -^sif i^nd n^ar nnss pDiv •^rNtrr S^
3. Dnb "TiDN 12^ na nt din n'a'pn ^3s^ rrwn ^dnSq iign
00 LE MYSTICISME JUIK JUSQU'a LA CLOTURE DU TALMUD
Dans ce duel entre les puissances du bien et les puis-
sances du mal, rhomme peut faire incliner la balance en
contraignant Dieu d'intervenir. Nous surprenons par là
même le sens véritable du dualisme, du dualisme tel
que Tentend le mysticisme juif. Du dualisme zoroastrien
qui est plus physique que moral, il fait un dualisme
purement moral où les forces opposées sont en dernier
ressort subordonnées au Dieu un. Malgré toute sa har-
diesse, la pensée juive, où qu'elle soit entraînée, demeure
fidèle au monothéisme qui plane sur son berceau.
En même temps que le mysticisme tend à rapprocher
rhomme de Dieu et en vue de rendre ce rapprochement
plus facile, il spiritualise tous les rapports entre Tun et
l'autre. Le dogmatisme avait déjà remplacé par la prière
le sacrifice des victimes aboli depuis la perte de la na-
tionalité juive. Le mysticisme insiste sur la prière, par-
ticulièrement sur la prière en commun, sur le sentiment
d'élévation intérieure qui se communique à chaque mem-
bre d'une assemblée en prière^ sur la douce et pénétrante
émotion d'une &me en communion avec d'autres âmes
et qui toutes s'épanchent devant Dieu. Le judaïsme
donne accès à ce qu'on appelle la prière intérieure. Ce
n'est plus une supplique qui doit frapper l'oreille de Dieu
et qu'il est libre d'exaucer ou non, mais un mouvement
intérieur qui met Tàme en relation intime avec Dieu,
qui est comme le sentiment conscient et l'expression des
liens mystiques qui unissent d'une manière constante
Dieu à la nature humaine et à l'àme.
C'est l'àme humaine quittant pour un moment son lieu
d'exil^ revenant dans sa patrie et reprenant sa place dans
le concert harmonieux du ciel. Dans cette conception la
prière agit à coup sûr sur le cours des choses ; elle ajoute
par son existence même une force nouvelle à la série des
forces existantes.
LE MYSTICISME Jl'lK JUSQC'a LA GLOTl'RE DU TALMUD 07
Nous la verrons avec la suile el dans le Zohar devenir
parla médiation des justes la grande force motrice non
seulement de Tunivers physique mais de Tunivers mo-
ral.
Le mysticisme spiritualise le fait même de la mort. On
dirait qu*il a bonté de voir T&me, la fille du ciel, subir
jusqu'au bout l'odieuse promiscuité du corps et pour
cette raison il la fait s'exhaler en un baiser. Le baiser
dégagé de toute scorie matérielle est, aux yeux du mys-
ticisme juif, le mode de rapport supérieur des êtres in-
tellectuels (Baba Bathra 17). L*àme de Moïse au mo-
ment de sa mort reçoit un baiser de Dieu et s'unit à lui;
de même les patriarches meurent d'un baiser de Dieu.
Si le mysticisme présente l'homme tel qu'il est sorti des
mains de Dieu, comme un être supérieur, il est contraint
pour expliquer le lamentable spectacle que la vie hu-
maine offre trop souvent, il est contraint, dis-je, d'ap-
puyer sur la doctrine du péché originel. La doctrine
pure du judaïsme ne s'arrête pas beaucoup à cette doc-
trine ; elle n'accorde pas beaucoup de poids à la page de
l^. Genèse qui relate la faute el le châtiment d'Adam.
Peut-être a-t-elle conscience que cette page n'est que l'ex-
pression d'un mythe symbolisant dans le temps et à l'o-
rigine de la famille humaine, ce qui a lieu dans l'espace
pour chaque individu qui passe de l'enfance à la res-
ponsabilité virile. L'idée de justice et de responsabilité
personnelle qui domine surtout à partir de Tépoque pro-
phétique repousse l'idée qu'une faute commise par le
premier père puisse retomber sur l'humanité entière. Les
prophètes, notammenty^r^mf>, 81,29-20 ; Ezéchiel; i8(cf.
Deut. 24, 46), prolestent vigoureusement contre ce dic-
ton répandu alors : « Les pères ont mangé le raisin vert et
les enfants ont les dents agacées », et Ezéchiel (ibid.)
établit longuement et en toute clarté Tidée de responsa-
68 LE Mt8TIGtSME JUfF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUp
bilité individuelle. Les docteurs {Sanh. 27 6) admettent
que Dieu ne châtie les en&nts pour les crimes des pères
que lorsqu'ils persistent dans les fautes commises. Si
quelques rabbins admettent l'extension de la faute
d'Adam à ses descendants, ils ajoutent ce correctif :
« L'effet de la faute disparaît avec la révélation sinaîti-
que » (1). D*après d'autres, il disparaît déjà au troisième
patriarche {Sabbat 146 b). Et d'une manière générale,
l'homme juste se libère facilement de la faute qui pèse
sur sa naissance {Sotah 12 a). La place que cette faute
joue dans la dogmatique du christianisme fut, depuis
Tère chrétienne pour les Juifs, une raison nouvelle de la
laisser dans Tombre.
Le mysticisme juif, au contraire, pour la raison que
nous avons indiquée, ne craint pas de s*y arrêter. Gen.
Rab. oppose l'état de pureté du premier homme à celui
qui suivit sa faute. Le premier homme fut comme un
des anges qui servent devant la face divine (2), mais(il^-
dahZarah 22 b; cl. Jebamoth 103 6): « Le serpent mit
une tare sur lui (3) » [Sanh. 38 b, Chag. 12 a). R, EHézer
dit: « Le premier homme était grand de la terre au ciel,
mais comme il se couvrit de laideur Dieu mit la main
sur lui et le diminua(4). >» Chag. 12 a : « Avec la lumière
que Dieu créa le premier jour l'homme pouvait regarder
d'une extrémité du monde à l'autre, mais comme il agît
mal, Dieu retira cette lumière. » Baba Baihra 17 a: « Le
premier homme entraîna la mort pour lui et ses descen*
1. Saint Paul a bien tenu compte de ce correctif mais en Tinter*
prêtant ainsi : Avec la loi le péobé sans disparaître est devenu
conscient {Epi$t. Paul, Y, 13, 14).
LE MYSTICISME JUIF JUSQU A U CLOTURI:: DU TALMUD (i9
dants (1). » Le mysticisme tentera de plus en plus de don-
ner au péché originel droit de cité au sein du judaïsme et
à cet effet il combinera ladoctrine avec Tascélisme rabbi-
nique et les espérances messianiques; même il étendra
les effets du premier péché sur la nature entière. Dans
le judiûsme dogmatique, Tidéal est moins derrière Inhu-
manité que devant elle. L'état d'innocence de la nature
avant la faute de Thomme ne fait Tobjet d'aucun regret.
Les prophètes regardent en avant. Au lieu de gémir sur
le passé, ils jettent le cri d'espérance qui retentit encore
à nos oreilles. Le mysticisme, au contraire, se complaît
à décrire Tétat parfait que revêt la nature avant la faute
de rhomme [Jalkut 20, 4).
Le mysticisme jette autour de Fère messianique les
couleurs les plus brillantes; il Tenveloppe d'un tissu
de légendes et de fantaisies. Les expressions métapho-
riques des prophètes relativement à Ta venir aident forte-
ment à déployer les ailes de l'imagination mystique. Le
TaUnud et les Midraschim contiennent sur cet objet
un tel débordement de fictions qu'il faudrait un volume
pour le fondre en un tout (cf. Kétuboth 111 et 1 i2\Sanh,
101; Jomah 21; Sabbat 30, etc., etc.). Quelques traits
seulement. Le Messie sera annoncé trois jours avant son
apparition par le prophète Ëlie. D'abord apparaîtra un
certain Messie Ben Joseph qui sera tué dans les guerres
entreprises contre le grand ennemi Goginagog. Toute la
terre le pleurera et le véritable Messiele rappellera à la vie
[Succa 52). Celui-ci, à son apparition, revêtira une figure
lumineuse. Cr^é à l'origine des choses, il attend auprès
du trône divin que toutes les âmes aient passé par les
corps et que son règne arrive. Satan en voyant le rayon-
nement éclatant de sa lumière pâlit, parce qu'il recon-
70 LE MYSTlClSMIi: JUIF JUSg'UA LA CLOTURE DU TALMCO
nait en lui celui qui troublera son empire [Jalkut sur
haïe, 63; Pessarim 74; Gén. /?. 1 ; Vajihra, R. 15 ; Abo.
dah Zarah 5). Le Messie apparaîtra monté sur un âne
Jalkut sur Gén. 88, 3); il subjugera tous les peuples et
son règne commencera. Alors les morts seront ressus-
cites; alors se tiendront les grandes assises; Dieu fera
sortir le soleil de son orbite (Gitlin 76, b). Les pécheurs
trouveront dans cette flamme le châtiment, les justes
leur joie (Niddah 8 b). Le mal s'évanouira de la terre.
Dieu aura tué rinstinct mauvais danslecœur de l'homme.
Les hommes seront immortels sur terre [Psach. 68 et
G. R. 26). Ce ne sera [pas seulement la transformation
morale rêvée par le judaïsme dogmatique mais une évo-
lution psychologique et physique. Non seulement l'ac-
tion morale de la personnalité messianique opérera et
sanctionnera révolution morale des hommes, mais son
apparition marquera le couronnement d'un processus
physique dans la nature de l'homme et dans l'économie
de Tunivers.
Le judaïsme biblique et rabbinique conçoit la vie
comme une action, et ce principe, il l*étend même à l'ère
messianique. Les prophètes et les docteurs, dans le ta-
bleau idéal qu'ils tracent de l'avenir, se figurent la na-
tion ou l'humanité unie dans la paix et Tamour sous la
direction d'un roi sage et bon, c'est-à-dire ofl'ranl le
spectacle d'une harmonie parfaite dans l'action com-
mune. Les docteurs vont jusqu'à dire : « Une heure de
bonnes œuvres et de pénitence (c*est-à-dire d'action)
dans ce monde vaut mieux que toutes les félicités du
monde futur (i). »
Le mysticisme ne veut pas que les fantaisies brillantes
i« im "yyo niy^ n'^r:2 W'-iw D^^ryDi naiirnnns nw hn:
LB MYSTIGISMB JUIF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUD 71
qu'il jette autour de Tère messiaaique terrcslre ternisse
la spiritualité de la vie future {Bera. 31 / et Sabbat 63 a,
Stmhed. 99 a), a Les révélalions prophétiques ne visent
que Tère messianique, niais la vie future prop rement dite
n*est pas perceptible aux sens » (1). Berachot 17 a essaie
dans sa langue maladroite de donner une idée de cette
forme de vie: ce La vie future ne connaît ni le manger
ni le boire..., mais les justes siègent là, leur couronne
sur la tète et jouissent de Téclat de la gloire divine» (2).
Ils seront enveloppés d'une auréole, ils seront trans-
figurés. Ils se nourriront de la gloire divine, c'est-à-dire
qu'ils participeront à Dieu, ils se perdront en Dieu. Leur
joie éclatera sur leur visage. « Le visage des justes res-
semblera dans la vie future au soleil, à la lune, au ciel
constellé » (3).
La lumière primordiale, que Dieu avait créée au pre-
mier jour de la Création en vue d'une humanité sans
tache, devint avec la faute d'Adam trop pure pour des
yeux humains. Dieu la diminua, la rogna et en retira la
meilleure part pour la vie ultra-terrestre.
Le Talmud a la tradition vague de races d'animaux dis-
parus ; ainsi il se demande ce qu*est devenu le Tanin
(monstre marin) de la Genèse et il interprète cette dis-
parition dans le sens de ses idées mystiques. Les races
disparues seront la réserve ultérieure des justes.
La pensée juive portant toujours plus loin sa force
d'abstraction dégage le signe de la chose signifiée, le
mot de la chose, le nom de l'objet dénommé ; puis elle
3. yipiS naaSSi nnnS Ninbi^rob D'ïan a^pny h^ nn^js
•
72 LE MYSTICISME JUIF JUSQU'a LA CLOTURE DU TALMUD
accorde au nom, au mot et même à la lettre et au nom-
bre une valeur en soi comme principe essentiel. Un sens
spécial s'attache tout d'abord à tel ou tel nom propre de
Dieu employé dans les textes sacrés. Tout dans l'Écri-
ture ayant sa raison d'être, ce n'est pas sans dessein par-
ticulier qu'elle emploie tantôt le nom Élohim, tantôt
Jahvé, ou Élou Schaddai. Dans le Midrasch Tanchuma
sur Ex. 3, 13 nous lisons: Dieu dit à Moïse : «Tu désires
savoir mon nom... : lorsque je juge mes créatures, je
m'appelle Élohim et lorsque je fais la guerre au mé-^
chant, je m'appelle Zébaoth (1). »
Le nom de quatre lettres ou Yahvé paraît avoir joué
dès Tépoque talmudique un rôle capital dans le mysti-
cisme théorique et aussi et surtout dans le mysticisme
pratique. Le Talmud (Joma lia) dit au sujet de ce
nom qu'il était connu autrefois (j'entends qu'on en con-
naissait la prononciation) et qu'il était permis alors aux
sages de l'enseigner à ses enfants et à ses disciples une
fois par semaine (ou une fois tous les sept ans?) (2). Ce
tétragramme appelé aussi c< nom distinctement pro-
noncé ))(Mischnah, traité Joma, VI, p. 2) et « nom uni-
que, propre » {Sanhédrin 56 a, Schebouot 36 a) ne pouvait
être prononcé que dans le sanctuaire, notamment par les
prêtres récitant la bénédiction sacerdotale (Mischna,
Sola^ Vil, p. 6) et par le grand-prêtre le jour du jeûne
(Mischna, Jomay l. c,^ ibid, Talmud 36 b). Il résulte d'une
citation de Maïmonide que le Talmud Joma 39 b et
Menachot 109 6 (nos éditions ont des leçons divergentes)
portaient ces mots : « Après la mort de Siméon le Juste
les prêtres, ses frères cessèrent de bénir par le tétra-
1. Nip: ^3N ^wsnD ^sS yrb trpao nn^ ^atzr ntrrob n'i'pn ton
mN33f Nip3
LE MYSTICISME JUIF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUD 73
gramme^ mais ils bénirent par le nom de douze lettres. »
Le nom divin est ensuite comme détaché de lui-même
pour constituer un être en soi. R. Eliézer dit : « Avant la
création du monde il n'y avait que Lui et son nom(i). »
Le mysticisme ne se contente pas des noms donnés par
rÉcriture, mais il combine des noms nouveaux auxquels
il attribue une vertu particulière. Le Taimud parle de
noms mystérieux de Dieu ayant douze^ quarante-deux
et même soixante-douze lettres [Kidduschin 91 a). Le
nom de douze lettres {Joma^ ibid.) pouvait être ensei-
gné à tout le monde, mais à une époque ultérieure il ne
devait plus être confié qu'aux prêtres et à l'élile du
peuple. Celui de quarante-deux lettres était tout à fait
saint et vénérable; il ne devait être transmis qu'à un
homme « sur, d'un âge mur, ni colère, ni ivrogne, ni
vaniteux, mais doux et alTable dans ses relations » ; le
Taimud promet les récompenses les plus hautes à celui
qui <' saura garder fidèlement ces grands secrets». Enfin
Vûjikra Mabba, ch. 23, Deharim Rabba, ch. I, nous
parlent de la délivrance d'Israël par le nom divin de
soixante-douze lettres. La manière dont les rédacteurs
du Taimud et du Midrasch traitent de la forme et de
Faction de ces noms marque qu'ils en ignoraient tota-
lement la nature. On peut supposer avec Maïmonide
[Mot Neb, I, 62) qu'ils réunisssaient un certain nombre
d'idées métaphysiques fondamentales et qu'ils étaient
comme la quintessence et le point de départ de la spécu-
lation et de renseignement mystique.
Le Taimud jouant sur le mot ot qui, dans la langue
biblique, a le sens de signe, démonstration, et dans Thé-
breu ultérieur, le sens de caractère, lettre, associe ces
deux sens et fait des lettres les signes des choses. Une
74 LE MYSTICISME JUIF JUSQU'a LA CLOTURE DU TALMUD
Haggadah rapporte que Betzalel^ rarchilecte du laber-
nacle portatif, connaissait les combinaisons des lettres
qui ont présidé à la création du monde (1). Et le Tal-
mud nous apprend en eiïet ailleurs que « Dieu créa le
monde au moyen de deux lettres, ce monde avec la lettre
he et le monde futur avec la lettre jod » (2) (cf. JalkiU
sur B. 727). Sabbat 29 a dit en propres termes : « En
montant au ciel, Moïse trouva Dieu occupé à tresser des
couronnes aux lettres, c'est-à-dire les lettres sont les
reines des choses, Tessence des choses (3). Nous aurons
mainte occasion de rappeler ce passage.
Nous rencontrons dans le Talmud en tête de certaines
discussions des groupes de lettres ramassant en un ou
plusieurs mots ou en une phrase les lettres et les mots
par lesquels débutent les arguments qui suivent. Ces
groupes de lettres appelés simanim sont, comme nous
savons déjà, un moyen mnémonique datant du temps où
CCS discussions étaient l'objet d'une transmission orale
plutôt qu'écrite et ils se sont maintenus dans la rédac-
tion.
Ces signes ou plutôt le principe sur lequel ils se fon-
dent seront pour le mysticisme le point de départ de tout
un ordre de combinaisons artificielles, appelées Notari-
kon ou acrologie, Zir/// ou permutation, Guematriaon
évaluation numérique.
Le Nolarikon considère chaque mot de TÉcrilure
1. nhvjT\ Kia: n7\yQ3 DVDiKn^^iyS rr^tz;
11>2 K1S3 N3n
Marcus? dans Irénée, eh. gr. dit que les quatre lettres du mol
«PX^i (c'est-à-dire du premier mot de la Genèse) ont servi d'instru-
ment au Créateur. Le mot km est, d'après lui, le premier nom
divin.
3. n*^niNS anns iu;ip 'n'i'pnu; "iNira anaS nxao n^yurs
LE MYSTICISME JUIF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUD 75
comme composé des initiales de mois nouveaux qu'il
choisit arbitrairement et il substitue de la sorte, au sens
de rÉcriture, un sens tout différent, dépendant unique-
ment du caprice de Timagination. Ce procédé est em-
ployé pour la première fois, semble-t-il, dans le Talniud
de Jérusalem, Chagigah 2 (cf. Midrasch Rab.^ ch. t). —
Le Guematria estime la valeur numérique d'un mot (on
sait que les lettres de Talphabet hébreu sont aussi em-
ployées comme nombres) et substitue à ce mol un mot
d*une valeur numérique équivalente. — Le Ziruf rem-
place dans un mot une lettre quelconque par une lettre
quelconque en vertu d'une clé déterminée. Le Talmud
de Jérusalem (104) mentionne lui-même de ces principes
plusieurs applications qui sont : le Atbasch, Albam^ et
Achas Bata{i). La première de ces combinaisons con-
siste à considérer la première lettre de Talphabet comme
équivalente de la dernière, la deuxième comme équiva-
lant à Tavant-dernière, etc., el à les remplacer, si besoin
est, Tune par l'autre. La seconde combinaison divise
l'alphabet en deux moitiés, el considère la première
lettre de la première moitié comme équivalente de la
première letlre dé la seconde. La troisième combinaison
en fait de même après avoir, au préalable, divisé Talpha-
bet en trois groupes, c'est-à-dire que la première lettre
peut permuter avec la huitième et la quinzième, la
deuxième avec la neuvième et la seizième et ainsi de
suile. Enfin dans Succa 32 b nous trouvons le at-bach,
c'est-à-dire le premier chiffre des unités permute avec
le dernier chiffre des unités, le deuxième avec Tavant-
dernier. Puis le premier chiffre des dizaines permute
avec le dernier chiffre, etc. Le Talmud s'appuie même
sur cette dernière combinaison pour en déduire même
76 LE MYSTICISME JUIF JUSQD^A LA CLOTURE DU TALMUD
une loi halachique. Une fois ce principe admis, les appli-
cations en sont infinies, et le mysticisme ultérieur ne se
fera pas faute d'en user et d'en abuser. Avec la libre
spéculation mystique entre dans le judaïsme un certain
nombre de notions scientifiques ayant traita en ce qui
nous concerne, à Tastronomie et plus particulièrement
à l'astrologie, à la médecine, à la géographie. Le Tal-
mud recommande Tétude de l'astronomie : « l'homme est
tenu (pour connaître profondément les choses) de calcu-
ler les solstices et le cours des étoiles (i) ».
Le ciel récèle de profonds mystères, il doit être
« une source de science et de sagesse » (Tr. Sabbat 75).
Le traité Sabbat (156 a) présente les notions astrolo-
giques suivantes. « Ce ne sont pas les différents jours,
mais les différentes heures du jour qui sont sous Tin-
fluence des astres. Celui qui naît à l'heure du Soleil sera
un homme dont tous les desseins seront à découvert, et
qui vivra de son propre bien. Celui qui naît à l'heure de
Vénus sera un homme riche et voluptueux, parce qu*avec
cet astre natt la lumière. Celui qui naît à Theure de
Mercure sera, un homme de mémoire et de science,
parce que cet astre est le scribe du Soleil. Celui qui
natt à l'heure de la Lune sera un parasite dont les des-
soins seront mystérieux. Celui qui naît à Theure de Sa*
turne sera un homme dont les plans seront déjoués ;
d'autres disent : tous les plans dirigés contre lui seront
déjoués. » Nous renvoyons pour l'explication de ce texte à
notre article (n« da mars-avril 1895). Remarquons seule-
ment ici que Tinfluence des astres est transportée des
jours aux heures et que ce principe de fatalisme inconci-
liable avec la doctrine juive relative à la Providence
LE MYSTICISME JDIF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUD 77
divine ne se fait accepter de la pensée juive qu'avec
cette restriction exprimée ailleurs dans le Talmud :
<x L'influence des astres n'a aucun eiïet sur Israël. »
D'après Bardesanc les choses de la terre sont sous la
direction de sept esprits enfermés dans les planètes et
des douze génies du zodiaque. A chaque constellation
correspondent trente étoiles. Le Talmud contient des
idées à peu près analogues [Berachoth 326) : « Sion dit :
Dieu m'a abandonnée. Ma fille, lui répond Dieu» com-
ment peux-tu parler ainsi, puisque douze signes du zo-
diaque ont été jetés par moi dans Tunivers ; à chacun
j'ai donné trente chefs, à chaque chef^ trente légions,
etc.. », c'est-à-dire puisque la destinée est réglée par
l'influence d'astres innombrables et que le ciel veille
sur toi.
L'influence des astres n'agit pas seulement sur les
hommes ; mais, dit Bereschit Babha (secl. 10, fol. 8,
col. 6) : « Il n'y a pas jusqu'à la moindre plante ici-bas
qui n'ait au firmament son étoile, laquelle lui ordonne
de croître selon Job^ 38, 33 : « Connais-tu les lois du
ciel et son action sur la terre ? »
Le Talmud a connaissance de la sphéricité de la terre.
Le Talmud de Jérusalem, Abodah Zarah, 3, rapporte
qu'Alexandre le Grand apprit au cours de ses conquêtes
que la terre était ronde et que l'on n*a pas besoin de
reprendre le même chemin pour venir à son point de
départ. C'est pour cela, ajoute le texte, qu'il est repré-
senté un globe à la main.
Sur la page de Baba Batra 25 a, A, qui a servi de
fondement à tant d'extravagances au temps des Gaonim,
nous ne saurions mieux faire que de citer ce que dit
Saadia dans son commentaire du Sefer Yezirah 2, 3 ;
« Rabbi Éliézer et R. Josué admettent tous deux que le
ciel est au dessus de la terre ; ils sont d'accord sur ce
78 LE MYSTICISME JUIF JUSQU*A LA CLOTURE DU TALMUD
principe ; ils discutent seulement sur le tour que fait le
soleil. Ils admettent tous deux que des deux côtés de
rOrient et de l'Occident il y a des portes par les-
quelles le soleil entre et sort malin et soir. Leurs dis-
cussions portant sur ceci : R. Éliézer croit que lorsque
le soleil sort le soir par Tune des portes de TOccident^
il s'élève au dessus du ciel, en une marche circu-
laire et le matin il entre de nouveau par les portes de
rOrient; et K. Josué admet que lorsqu'il sort le soir par
Tune des portes de l'Occident il tourne autour du nord
et ne cesse de marcher droit pour rentrer le matin par
l'une des portes orientales. Tous deux admettent aussi
que le ciel dans sa partie verticale et dans sa voûte est
comme une cloison opaque qui empêche la lumière du
soleil de pénétrer au dessous, sans cela le soleil nous
serait visible la nuit. Voici comment ils s'expriment :
R. Éliézor: (c Le monde ressemble à une galerie, et
le côté nord n'est pas fermé et quand le soleil arrive
à Tangle nord-est, il tourne et s'élève au-dessus du
firmament. » R. Josué dit : « Le monde ressemble à
une voûte et le côté nord est fermé et quand le soleil
arrive à Tanglc nord-ouest, il fait le tour et repasse der-
rière la voûte. » Saadia ajoute : « L'opinion reçue chez
nous est que la terre et le ciel sont tous deiuc comme
une boule^ que la terre est à l'intérieur du ciel comme
un point, que le jour le soleil se meut au dessus de la
terre, et la nuit au dessous de la terre, que c'est Topa-
cité de la terre qui empêche de voir le soleil de nuit, et
constamment la moitié du ciel ; cette opinion a été éga-
lement mentionnée par les anciens (les docteurs). » En
effet, Psachim 94 A, nous lisons : « Les savants des au-
tres nations disent : Le soleil marche de jour au dessus
de la terre et de nuit au dessous de la terre. Rabbi ajoute:
leurs paroles sont plus acceptables que les nôtres. »
LE MYSTICISME JUIF JUSQU A LA CLOTURE DU TALHUD 79
Il est très singulier de trouver dans le Talmud la coii-
ceplion que les atomes sont des raclures que le soleil
détache de sa sphère au cours de ses révolutions. Le
mot ^D^ KQT»i Nain [Joma 20 h) répond tout à fait au grec
ÇujjjwtTa (Aristote, Z)eamma, I, c. 2) (cf. Schemot Rab. V,
Traité Nedar, fol. 6 A).
En même temps que la pensée mystique aborde la
métaphysique, Timaginalion mystique se croit tout per-
mis dans le domaine de la fantaisie et des superstitions.
Sanh. 63 rapporte comment un docteur a pu, gr&ce à
des procédés occultes, créer une génisse et même un
homme. Taaiiit 19 donne les moyens de déterminer
Dieu à faire pleuvoir. Berach. 6 enseigne les combinai-
sons qui contraignent les esprits à se rendre visibles.
Pessach. 120 et GitL 69 indiquent les formules tutélaires
contre les effets de la magie. Sabbat 61 et 66 b parle de
mixtures magiques et d'amulettes ayant un effet curalif.
Le chat et la peau de chat posée sur les yeux ou les
reins tient une place importante dans cette médecine.
Les docteurs ont évidemment connaissance des vertus
de l'eau et des vertus électriques de la fourrure des
fauves. D'autres animaux, en particulier le coq, joueut un
rôle dans la magie talmudique. Le coq annonçant le
jour apparaît un être initié aux desseins de Dieu. Chas-
sant par son cri les mauvais génies de la nuit, il devient
le symbole mystique et le représentant de la lumière et
delà vie(l). D'après Sabbat, Mischna YI et Talmud
Jérus. 77 a, on croyait que le clou ayant servi à la pen-
daison pouvait aider à guérir la fièvre terce ou la
fluxion (2). La dent d'un renard, pensait-on, pouvait
réagir contre Tinsomnie.
1 . Berachot prête d*autre part aux mauvais esprits des pattes de coq.
2. Que roQ rapproche de cette superstition celle qui chez nous
a trait à la corde d'un pendu.
8() LE MYSTiaSME JUIF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUD
En résumé, od voit que ce mysticisme est encore très
vague, très informe, que les idées n'y sont qu'es-
quissées, les problèmes sont à peine entrevus^ les
solutions sont gauches, hésitantes et faites d'images
métaphysiques sans précision, la métaphysique de l'es-
sence divine est à peine soupçonnée, les doctrines
des intermédiaires commencent à poindre sans que rien
ne nous fasse penser au développement immense qu'elle
va prendre, la conception de Tâme encore mal dégagée
no permet pas de soupçonner ce qu'elle sera dans le
Zohar ; l'angélologie, les théurgies, l'arithmologie ont
déjà quelque ampleur, mais sont cependant loin de leur
épanouissement et de leurs excès ultérieurs. Or, nous
pouvons bien à présent faire le raisonnement suivant : Si
comme le veulent la plupart des historiens de la Kabbale,
s'il y avait dès ce moment une tradition kabbalistique —
révélée ou non — nous pourrions bien par une conclu-
sion voulue n'en avoir aucune trace dans le Talmud,
mais nous n'aurions pas cette ébauche incertaine, tâton-
nante, et qui ressemble à quelque reflet lointain des
doctrines en Grèce et à Alexandrie.
Nous pourrions, en effet, dès à présent montrer ce
que le mysticisme épars dans le Talmud a de commun
avec la philosophie aiexandrine, mais nous aimons
mieux, au moins pour la métaphysique, attendre que
cette métaphysique ait suivi son cours et atteint avec le
Zohar son point de maturité. La comparaison en jaillira
alors plus facile, plus complète et plus lumineuse. Mais
pour ce qui revient à TinQuence persane, nous voulons,
sans tarder, en marquer les limites.
Le Talmud dit lui-même que les Juifs, à leur retour
de l'exil, rapportèrent de Babylone les nom des anges,
le nom des mois et des lettres de Talphabet. Rien ne
nous empêche d'accepter celte tradition, quant au fond.
LE MYSTICISME JUIF JUSQU*A LA CLOTURE DU TALMUD 81
Évidemment, le séjour des Juifs en Babylonie n'a pas
eu lieu sans qu'il y ait eu, entre les vainqueurs et les
vaincus, des échanges, tout au moins des emprunts^
d'éléments scientifiques et philosophiques de toute na-
ture.
Dans le premier ordre d'idées énumérées par le Tal-
mud il ne faut pas évidemment voir seulement des noms
proprement dits, mais ce qui se rattache à ces noms, et
la doctrine, et la distribution hiérarchique des catégo-
ries d'anges^ tout ce qui, en etfet, transperce dans le
Talmud^ tout ce qui va vivre et se multiplier dans l'ima-
gination populaire, tout ce qui va être le noyau de Tan-
gélologie supérieure. Au second emprunt, le nom des
mois, se rattachent à coup sur les notions qui gravitent
autour de ces noms, notions d'astronomie et d'astro-
logie, entremêlées d'ailleurs avec l'angélologie et l'as-
tronomie digne de ce nom. Enfin par les noms des
lettres il faut penser peut-être à des procédés théurgiques
ayant pour base la combinaison des lettres. Donc, nous
pouvons pour ce qui est du fond, accepter comme au-
thentique la tradition du Talmud.
Mais, d'autre part, il est certain que le Talmud en pla-
çant ces emprunts à l'époque du premier exil, c'est-à-
dire plus de SOO ans avant J.-C, fait subir aux tradi-
tions dont il ignore la provenance exacte, le recul
poétique et prestigieux qui lui est coutumier. Ce n'est
pas pendant le séjour de 50 ans d'exil qu'on appelle
exil de Babylone et qui va de 586-87 à 536 avant J.-C.
qu'il faut placer cette origine, mais dans cette époque
de floraison qui se place dans les premiers siècles de
l'ère chrétienne. De cette époque, en effet, le Talmud a
gardé des souvenirs précis, et pour les notions astrono-
miques en particulier, les noms qu'il cite sont bien
ceux d'alors^ tel le docteur Samuel, contemporain de R.
82 LE HTSTICISME JUIF JDSQU*A LA CLOTURE DU TALMUD
le Saint..., à qui « les voix du ciel étaient aussi familières
que les rues de sa ville. » Au temps de Tédit de Cyrus,
au contraire, Tangélologie persane groupée sous Ormuzd
et Âhriman n*avait pas encore détrôné le culte de Mar-
duk-Bel (les documents cunéiformes font foi de la
chose). Or, ce n est pas la suite de Marduk, mais bien la
troupe des dévas persans, qui a passé dans le Talmud,
les Dévas d'Âhriman, qui « mâles et femelles courent
en foule de tous côtés, de mille, de dix mille côtés. ..^ qui
se présentent sous toutes les formes, qui sèment parmi
les hommes la maladie, souillent leurs corps pendant
la nuit, assiègent les vivants à peine nés^ les mourants
à leurs derniers instants, ces dévas qui s'accouplent
l'un à Tautre et se reproduisent éternellement... »
Maintenant comment ces idées examinées jusqu'ici
ont-elles trouvé accès dans le Talmud? Ici nous sommes
complètement dans le domaine des conjectures. Cepen-
dant il nous parait probable qu^avant de passer dans la
littérature talmudique les doctrines nouvelles et parti-
culièrement l'angélologie ont leur foyer de vie et de
propagande et ce foyer n est autre que la fameuse secte
des Ësséniens. Le Talmud lui-même et les témoignages
extérieurs vont nous le démontrer.
Les dénominations les plus fréquentes des Ësséniens
sont : « les premiers Chassidim )> et les « Compagnons »
(Chaberim), de préférence cette dernière, comme Ta dé-
montré Fraenkel : Die Essaer (Zeitsch. fiir die relig. In-
terrets der Judenthums, Jahrg. 1846, p. 4il-461. V.
Fraenkel, Monastschr. II, p. 30 sqq.). L'hébreu Chassi-
dim répond parfaitement au grec 'AatBaroi (I Macc, 2,
42; 1 à 13 et II Macc. 14,6).
Les Ësséniens nous apparaissent pour la première
fois au milieu du n* siècle comme une des trois sectes
principales des Juifs palestiniens. « A cette époque
LE MYSTICISME JUIF JUSQU'A LA CLOTURE DU TALMUD 83
(c esl-à-dire entre 160 et 143 av. J.-C.) il y avait en Pa-
lestine trois sectes juives :Ies Pharisiens^ les Saducéens
et les Esséniens. Philon comptera de son lemps plus de
40.000 Esséniens. Nous avons également sur eux quel-
ques indications dans Pline, Porphyre et et Épiphane.
Lorsque, après la guerre d'Adrien, le Sanhédrin et les
écoles émigrèrent en Galilée, celte contrée devint le
siège de TEssénisme. La doctrine y dut prendre un cer-
tain développement, car les Galiléens passent dans le
Talnïud pour être des métaphysiciens distingués. (Voir
traité Sabbat 80.) L'Académie de Tibériade fut détruite
en 360 par Gallien et avec elle cesse toute l'activité in-
tellectuelle en Palestine. C'est à ce moment que TEs-
sénisme disparut.
On peut affirmer a priori que Tascélisme, frère du
mysticisme et de la contemplation, que d autre part,
leur communisme exempt de soucis matériel, ne pou-
vaient pas ne pas conduire les Esséniens à chercher par
delà la doctrine juive, une doctrine plus étrange. Nous
ne sommes d'ailleurs pas entièrement dépourvus de do-
cuments sur cette doctrine.
Leur métaphysique relative à Dieu semble avoir pris
son point de départ dans le tétragramme, ce nom ineffa-
ble qui, jadis réservé aux grands prêtres, devenait main-
tenant le privilège, ou le prétendu privilège d'associa-
tions d'initiés. Nous voyons dans le Talmud, un Assi
(Essénien) de Sippora dire à un certain R. Pinchas :
a Viens, je vais te communiquer le tétragramme. »
L'autre se refuse à cet enseignement parce que^ étant
prêtre, il ne peut, suivant la loi mosaïque, rien accepter
de personne. Nous savons d'autre part que ce nom divin
leur était si sacré qu'ils se refusaient à le prononcer
même pour prêter serment.
Les Clémentines, qui contiennent beaucoup de vestiges
84 LE MYSTiaSME JUIF JUSQU'a Là. CLOTURE DU TALMUD
esséniens^ nous permeltent d'entrevoir le caractère gé-
néral de la métaphysique essénienne, et ce caractère
annonce de loin celui de la Kabbale. Nous y lisons :
« Sans cesse les anges contemplent le visage du Père,
car le Père a une figure en tant qu'étant la première et
unique beauté ; le type de la beauté. Il a aussi tous les
membres comme nous, mais non pas pour s'en servir...
Son corps est infiniment plus léger que l'esprit qui est
en nous, et plus lumineux que toute lumière; de sorte
que le soleil apparaît en face de lui comme des ténè-
bres... C'est d'après sa figure qu'il a en quelque sorte
avec une noble empreinte formé l'homme... Dieu lui-
même est le Tout et Thomme est son image ou micro-
cosme. »
Selon Ëpiphane,une conception essénienne présentait
Tôlre primitif comme produisant au moment de la créa-
tion, tout d'abord, l'homme primordial {Adam Kadmon)
sous forme androgyne. Cet homme se serait ensuite
scindé en deux^ la partie m&le devenait le Fils, et la
partie femelle devenait l'Esprit Saint (1), deux figures
égales, hautes de 96 lieues, larges de 24, selon la me-
sure de la colonne de nuée qui figure dans V Exode. Cela
ne nous conduit-il pas en plein dans le mysticisme du
Schiur Koma?
A la métaphysique divine se rattachait nécessairement
l'angélologie. Une des grandes aspirations des Ëssé-
niens était de capter l'esprit prophétique, ou d'atteindre
l'extase de l'Esprit-Saint par la médiation des anges. Ils
étaient ainsi naturellement amenés à donner à l'angélo-
logie persane droit de cité dans le judaïsme.
1. Dans rÉvaogile aux Hébreux aurait Gguré, d'après S. Jérôme
et Origène, celte doctrine de TEsprit-Saint considérée comme mère.
Jésus lui-même y aurait dit : Ma mère TEsprit-Saint me saisit par
les cheveux et me conduisit sur la haute montagne du Thabor.
LE MYSTICISME JLIF JUSQU'a LA CLOTURE DU TALMUD 85
A côté de ce mysticisme Ihéoriqiie, on surprend chez
les Esséniens des traces irrécusables d'une doctrine
Ihéurgique. L'originalité de leur vie les faisait passer
aux yeux du peuple et peut-être à leurs propres yeux
pour les maîtres des forces de la nature. Le peuple at-
tendait d'eux Téloignement des maux dont ils souf-
fraient, ou leur prêtait le pouvoir de pénétrer les arrêts
de Tavenir, d'amener la pluie qui tardait avenir, d'exor-
ciser les possédés, et en général de guérir toutes les
maladies résistantes. Nous retrouvons dansJosèphe une
conGrmation de ces choses. Le Talmud et les écrivains
arabes parlent d'un manuel médical (n^t^iDl IDD) attribué
au roi Salomon (Traité Pesach. 56 a ; Fabricius, Codex
pseudepigraphus V TI, 1042 ; cf. ^e\\ y Légendes bibliques
des musulmansj p. 225, 279). Selon Maïmonide (Gom-
ment, du Talmud, tr. Pesachim), ce manuel était un re-
cueil de cures et d'exorcisations magiques. Ces cures
s'opéraient par la prononciation de certaines formules
et de versets de TÉcriture sainte (peut-être accompagnés
d'attouchements et de passes magnétiques) et aussi et
surtout par l'emploi de racines et de pierres (peut-être
d'aimants dégageant une force magnétique curative).
Josëphe confirme le caractère à la fois théurgique et
pratique des Esséniens. D'une part il nous apprend
[De belL jud.y II, 8, 7) qu'ils avaient non seulement des
commentaires spéciaux adaptés à l'Écriture, mais des
écrits occultes au sujet desquels les néophytes devaient
jurer ([xr^Sevl [xeTaSouvai twv ÎOYiAaTwv iziptùç ri (hq auToç rapé-
Xa6ev... xal (juvTY)prj(jeiv li xfjç alpiQ^ecoç aiTw pi6X(3c).
Josëphe nous apprend en outre que Tangélologie for-
mait la partie ésotérique de ces livres. Les noms des
anges y occupaient une telle place, partant avaient une
telle importance mystique, que le serment d'admission
des jeunes initiés comprenait la formule suivante : auvTY)-
86 LE MYSTICISME JUIF JUSQU'a LA CLOTURE DU TALMUD
piQdeiv o|jio{(»)ç xi T6 Tîjç 2ipicetùç aiicov 3(6X{a %ol\ xi xwv «yysXwv
cvofJiaTa (fl^ bclLjud,, II, 8, 7).
D*autre part il nous les présente comme possédant un
véritable corps de doctrine théurgique, jalousement gardé
dans ces écrits d'une haute antiquité : arouSà^ouji Sa âxTo^ox;
Ta Twv TzaAaiwv (iuYYpaîA[xaT7 [jiaXi(XTa ti -irpoç wf éXetav «{^u/ïJç xa'i
(JciîxaTOç ixXsYOVTEç (Z)^ Ae//. jtid.^ V> 8, 6).
De ces livres ils puisaient particulièrement l'art de
guérir, par le moyen des racines et des pierres: IvOev
ajToTç xpoç ÔepaTceiav zaÔwv ^{Çai it àXe^iTi^ptoi xal XiÔwv iB'.ottqteç
àvepcuvwvrai [ibid.).
Pour ce qui est des exorcismes dont Torigine remonte
à Salomon, Josèphe nous dit que de son temps encore
ces pratiques étaient en vigueur: xal vivr^ [j.i;(pt vOv-juap*
VjIxTv if) 6£pa?7e(a -ïuXeTffTOv td^ruet .
Il rapporte qu'un certain Éléazar, pour chasser le dé-
mon d'un possédé, lui fit autour du nez des passes par
le moyen d'un anneau d*or et d'une racine prescrite
dans le manuel, et le démon céda (iin/tç^., VIII, 2, 5). Enfin
Josèphe n'oublie pas les pratiques d'oneiromancie et de
prédiction d'avenir en usage chez les Esséniens [Antiq,^
XV, 10, 5 et XVII, 13 ; De bell. jud., I, 3, 5).
Ainsi la vie et la doctrine des Esséniens furent sans
aucun doute le grand courant médiateur entre les doc-
trines non juives et le mysticisme talmudique. Placés
entre les Sadducéens et les Pharisiens, ils étaient sur le
chemin que prennent les idées pour passer du dehors au
dedans, et parmi ces idées, leur vie les préparait naturel-
lement à se jeter de préférence sur ce qui pouvait four-
nir un aliment à leur séparatisme, c'est-à-dire sur l'éso-
térisme métaphysique et théurgique.
CHAPITRE IV
La Mercabah au temps des Gaonixn.
Le mysticisme juif, lel qu*il s'étail iloveloppé depuis
l'exil de Babylone jusqu'à la clôture du Talmud, subit
en apparence, à partir de ce moment, une éclipse qui se
prolonge jusqu'au si' siècle. La spéculation métaphy-
sique et cosmogonique qui en avait été le caractère sinon
exclusif du moins prédominant, le cède momentanément
à une spéculation d'un ordre inférieur. Le rôle de la rai-
son diminue au profit de Timagination et du cœur, sou-
vent aussi au profit d*une exaltation maladive, source
d*extravagances. On dirailque l'imagination juive, bridée
depuis la fin de la période prophétique, célèbre ses satur-
nales. La scolastique talmudique en la comprimant lui
a donné une élasticité plus vive, et maintenant^ au sor-
tir de la discipline des docteurs, elle prend sa revanche
par un mépris de toutes les lois de la science et de la lo-
gique. Alors naît ce qu'on appelle la Yeridatk Hfimmer-
kabahf littéralement : descente au fond de la Mercabah,
méditation de la Mercabah, c'est-à-dire une forme de
contemplation qui va se perdre dans les espaces du ciel
et de Tenfer. On se souvient du fameux passage relatif
aux quatre docteurs. Au temps des Gaonim on s'ap-
puya sur ce passage pour donner à cette contemplation
une extension prodigieuse. Le terme « entrer dans le
Pardès », qui figure comme nous avons vu dans le pas-
7
88 LA MKRGABAQ AU TEMPS DES GAONIM
sage lalmudique en question, est maintenant appliqué
à une exaltation mystique produite par des abstinences
el des mortifications; cette exaltation transporte Tesprit
à travers la longue série des noirceurs infernales, des
palais et des splendeurs célestes, et c'est l'ensemble de
cette vision que Ton appelle alors le « Pardès ». Il se
constitue un véritable code qui prescrit les préparations
auxquelles il convient de se soumettre pour être digne
de cette vision. L'homme qui se propose de pénétrer les
mystères du ciel et de l'enfer doit jeûner très longtemps,
rester immobile, la face tournée contre terre, la tète entre
ses genoux et murmurer avec une voix monotone des
chants et des prières. Par la répétition interminable dos
formules <* Saint, Saint, Saint », « l'Eternel est Un », on
détruit en soi les derniers rayons de la raison et on
entre dans une espèce d'inconscience, état préparatoire
excellent pour aborder les régions supérieures ou infé-
rieures. Si rhomme est resté longtemps dans cette atti-
tude, il commence seulement à entrevoir les portes qui
s'ouvriront sur les spectacles merveilleux ; et à mesure
qu'il augmente son ascétisme, il puriHe sa vision, et il
en parcourt un à un tous les degrés. Se fondant sur le
Talmud de Jérusalem [Sabbat 1), leTalmud de Babylone
[Sotah fin ; Midrasch R. sur le Cantique des cantiques^,
on constitue dix degrés dV»lévation par lesquels le con-
templatif doit passer avant d'atteindre l'extase propre-
ment dite ; ce sont : « Eveil de l'attention (scrupule ?\
Prudence, Séparation (retraite, ascétisme ?), Pureté mo-
rale, Pureté rituelle, Sainteté, Humilité, Angoisse du
péché, Piété, Esprit Saint (1).» Arrivé à celte hauteur,
,r\'^.::; ,ntt7''.'Tp ,n"*-'2 ,71*7: .rT''-»s ,n'îT"'«T .rv^vn-i c'^z^ nVr''^
LA IIERCABAU AU TEMPS DES GAONIM S9
rinilié sent la Schecliinah ou gloire divine reposer sur
lui. Alors il doil s'armer de toutes les formules d'incan-
tation qui désarment les anges gardiens des portes (1).
Haï Gaon (i"Teschubah), reprenant tout le détail des
conditions préalables et essayant d en spiritualiser la
conception, dit : « Alors (quand l'initié a parcouru tous
les échelons qui conduisent à la contemplation), le ciel
s'ouvre devant lui, non qu'il y monte, mais il survient
quelque chose dans son cœur qui le fait entrer dans la
vision des choses divines »... El pour rendre acceptable
àTesprit la possibilité de ces contemplations, Ilaï ajoute
une explication qui nous présente comme un avant-
go&t de la mystique zoharitiquo : « Les choses infé-
rieures en général sont suspendues aux choses supé-
rieures par espèces^ par exemple les âmes unies aux
corps sont liées aux âmes supérieures, aux esprits purs
et ainsi l'homme est virtuellement en rapport avec le
degré le plus sublime des choses. Si par la Chochmuk
(il faut entendre ici, par ce mot, non pas science, ni
sagesse en général, mais initiation mystique), il passo
de la virtualité à Tacte, il peut arriver à pénétrer Tuni-
vers supra-sensible. Déplus, rhomnio étant un micro-
cosme est le résumé de tout et rellète en lui Tunivers
entier; en particulier, la Chochmah en lui est la (]uin-
tessence «le tous les mystères cachés au fond des chost^s
et le représentant de la grande Chochmah, hi « (choch-
mah Kedumah » [Sagesse première) qui s'exprime i^t
s'identifie dans laThorah.
Ce mysticisme ne visait pas seulement les contem-
1. Orig'-n»î {Cnntr, (V/s., VI, 31 1 nous «lit ijui.' dans la partie iiif»*-
rieuro du diagramme lies Ophiles fi|UMii'ai«»nt l«*s priiTcs à aJressri"
après la mort et diiraut le? p»*ivgrinations de rame, aOii (robl'iuii-
des archontes jrouvorneiirs du w\ racc"s de ces demeures.
90 LA MERGÂBÂH AU TEMPS DES GAOXIM
plations purement théoriques, il aspirait aussi à une
fin pratique, Ihéurgique. Dans le fragment tiré du Livre
d'Hénoch, sur lequel nous reviendrons longuement tout
à rheure, on dit que les mystères ont été transmis de
génération en génération, en vue de servir à la guérison
des malades (1). Salmon b. Jerucham, un Karaïte adver-
saire de Saadyah, qui vécut au commencement du k^ siè-
cle, reproche précisément aux mystiques rabbanites de
prétendre conjurer parleur exaltation les maladies, cal-
mer les tempêtes, apaiser les bêles fauves (2) ; ailleurs
il parle de noms mystiques dont Taction occulte verse
comme un filtre dans le cœur des amants. Quelques
savants de Gaïrouan demandèrent à Haï Gaon ce qu'il
fallait penser de la faculté d'opérer des prodiges que
prétendent posséder certains exaltés vivant partni eux;
ils s'exprimèrent ainsi : « Ces mystiques nous présentent
quantité de livres qui sont remplis de noms mystiques
1. uhrjh KiiS nw:inan aiSinn Ss n n'îa innb. Déjà avant le
Talmud {Sabbat 616) nous rencontrons des formules propitiatoires
que l'on inscrivait sur la batterie de cuisine et au pied des lits et qui
étaient destinées à servir de préventifs. Encore de nos jours, chez
certains Juifs, on épingle aux rideaux du lit de la femme en couches,
ainsi qu*au berceau du nouveau-né, un feuillet imprimé contenant
une objurgation en hébreu à Tadresse des esprits malfaisants.
Nous savons, d'autre part, que jusqu'au v^siècle s'était maintenu,
pour les chrétiens, l'usage de certains phylactères-amulettes
chargés d'inscriptions, de noms d'anges et de démons et destinés
à être appliqués sur les parties malades du corps ou à servir de
porte-bonheur d'une manière générale. A la fin du v« siècle, un
concile de Rome condamna les phylactères qui ne portent que des
noms de démons : « phylacteria omnia quae non angeiorum... sed
ilaemonum magis nominibus inscripta sunt » (Concil, Roman, y
I, ao -492).
2. D^^n:*: d''So2 nsi: niu?'::^ msai a^V.n ins*»" r:cnb2 i-^^s
LA MERGÂBAn AU TEMPS DES GAONIM 91
de Dieu, de noms d'anges, de figures et de sceaux
occultes. Celui qui désire se livrer à des pratiques mys-
tiques écrit tel ou tel nom, accomplit telle ou telle action
et alors le prodige s'accomplit, et les vieillards, gens de
foi et de piété, en voyant ces livres s'en éloignent et
n'osent les toucher » (1). Haï, tout en doutant de la vertu
de ces livres, reconnaît qu'ils existent et il en nomme
plusieurs : le Sepher Hajaschar^ le Razah Rabbah, le
Chorbah de Moïse [Respp. Haï. CoUect. Taam Zekenim^
56 sq.)-
Pour être jugé digne de ces facultés thaumaturgiques,
il fallait tout d*abord être désigné par la nature même,
c'est-à-dire porter sur la physionomie et les mains cer-
taines lignes détournées. La physiognomique et la chi-
romancie s'introduisent ainsi dans le judaïsme, non
pour elles-mêmes, mais comme un moyen de discerner
les disciples dignes d'être initiés aux grands mystères.
Scherira Gaon dit [Respp, Gaonim^ n" 122 cité par Nach
mani dans son Comment, du Pentat, et dans sa Dera-
scha^ p. 17) : « C'est pour cette raison que les docteurs
se sont transmis la manière de lire dans la physionomie
et les lignes de la main ; eu efTet, ils ne pouvaient trans-
mettre ces mystères et ces secrets qu'à ceux que certains
signes y déposaient (1). » Ziuni cite un passage des He-
chaloth (qui manque dans le fragment existant^ objet de
notre étude ultérieure) d'après lequel l'ange de la face
communique à R. Ismaêl les signes des lignes du front
et de la main (Jellinek, Beth Hammidreschy Inlrod.,
1. n-.ou?'! mr:u?no nr:3 ans ains ijSxn dicq ansD ntrsi
mr y rrmh nr.im p mu?vS NXiin idint lamn nnyï o^s^ba
D^vian kS". anD annsnx: anson ams ^^nti^td
2. iv^2*;'û-»;r niDi n>:s m;n 'nznb in^ D^î2:n anoio vn pSi
9*2 L\ MERCABAH AU TEMPS DES GAONIM
p. xvn). L*opusculeS^pA^ Hajaschar et un certain Sepher
Jochasim (v. Tosafot, Tr. Talm. ChuHUf 60 a) de cette
époque contenaient beaucoup de notions ayant trait à la
physiognomique et à la chiromancie en vue d'évoquer
les esprits et de se livrer à d^autres opérations de ma-
gie. D'après les données éparses que j*ai pu recueillir
dans les Respp, gaoniques, ce sont de préférence les
lignes ou plis du front et du creux de la main qui déci-
dent des aptitudes thaumaturgiques de chacun. Scherira
nous apprend d'autre part que la physiognomique se
rattachait depuis une antiquité reculée au passage de
rÉcriture: « Voici le livre des généalogies de Thomme »
que Ton interprétait : « Voici le livre relatif aux nais